En Inde, rares sont les femmes à s’aventurer seules dans les rues à la nuit tombée, de peur d’être agressées. Une situation anormale pour le collectif "Blank Noise", qui les a encouragées à marcher seules le 2 décembre dernier, entre 21 h et minuit, afin de se réapproprier l’espace public.

Né en 2003 à Bangalore, la capitale de l'État du Karnataka, dans le sud de l’Inde, le collectif "Blank Noise" lutte contre le harcèlement sexuel dans la rue, qui touche de nombreuses femmes dans le pays, en menant diverses actions comme la campagne "Je n’avais rien demandé". Selon une étude menée par l’ONG britannique ActionAid, 79 % des Indiennes ont ainsi déjà été victimes de violences ou de harcèlement sexuel dans la rue.

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C’est pourquoi de nombreuses femmes évitent les déplacements nocturnes, en particulier lorsqu’elles sont seules. Pour les inciter à surmonter leurs peurs, le collectif "Blank Noise" a donc organisé un événement intitulé "Walk Alone" ("Marcher seule"), du 12 au 19 juin, puis le 25 septembre, avant de réitérer l’expérience le 2 décembre. Ce jour-là, plusieurs femmes se sont promenées seules, entre 21 h et minuit, dans différentes villes du pays, dans des endroits où elles ne s’étaient parfois jamais rendues. Le collectif avait toutefois laissé la possibilité aux femmes de marcher accompagnées ou durant 45 minutes seulement, en cas d'inquiétudes de leur part.


Ces deux vidéos ont été tournées par Nomita Khatri dans l'État de Goa, sur la côte ouest de l'Inde, le 2 décembre.

"En 2016, il est anormal que les femmes aient peur de se promener seules le soir"

Aditi Ameria, une Indienne de 24 ans qui vient de terminer des études de droit, a participé à cet événement à Jaipur, la capitale de l’État du Rajasthan, dans le nord du pays, le 2 décembre.

Vers 21h30, je suis sortie pour marcher dans mon quartier : c’est une zone résidentielle, située à la périphérie de Jaipur, considérée comme "sûre", dans le sens où l’on n’entend jamais parler de crimes atroces ou d’enlèvements. Cela dit, les rues étaient désertes, donc ça faisait peur. J’ai également une amie qui a participé à l’événement à Jaipur, avec sa mère.


Photos prises par notre Observatrice Aditi Ameria dans les rues de Jaipur, lors de sa marche nocturne.


Bien sûr, cette petite marche n’a rien d’un exploit, mais cela permet d’attirer l’attention sur le fait qu’il est anormal que les femmes ne puissent pas se promener seules le soir, de peur de se faire agresser. C’est ridicule, on est quand même en 2016 !

"Le soir, on entend souvent des commentaires graveleux, qui font parfois vraiment peur"

Malheureusement, ces peurs sont légitimes… Le soir, on se fait régulièrement siffler et on entend souvent des commentaires graveleux, qui peuvent faire vraiment peur, comme "où vas-tu ? Viens avec nous !". En journée, il suffit de baisser les yeux, mais la nuit, c’est un peu différent, car les rues sont généralement désertes et ces gens peuvent être saouls ou drogués, donc potentiellement dangereux. De plus, presque toutes les femmes que je connais et qui conduisent seules ont déjà été suivies par des hommes en scooter ou en voiture.

"Au Rajasthan, les femmes ne marchent jamais seules à la nuit tombée, sauf si elles n’ont vraiment pas le choix"

Par ailleurs, les normes sociales qui régissent la société n’incitent pas non plus les femmes à sortir seules dehors, notamment le soir. On a même tendance à nous décourager de le faire. Au Rajasthan – un État traditionnel – les femmes ne marchent jamais seules à la nuit tombée, sauf si elles n’ont vraiment pas le choix. Par exemple, s’il y a des courses à faire le soir, c’est mon frère qui s’en charge ou je l’accompagne, mais je n’y vais jamais seule. Du coup, l’intérêt de l’événement "Walk Alone" est qu’il m’a permis d’aborder ce sujet avec mes proches, en questionnant ces normes sociales avec eux.

Après, la situation est sûrement différente dans les villes plus importantes, comme Bombay et Bangalore, où il y a de l’activité 24h/24, contrairement à Jaipur, où les voitures et les piétons se font rares à la nuit tombée.


"C'est assez bizarre, bien que Bandra est considérée comme assez sûre, je n'ai vu aucune femme marcher toute seule. Sauf elle." (Bandra est une municipalité située dans la banlieue ouest de Bombay, dans l'État de Maharashtra, sur la côte ouest du pays)


À Bombay, cette Indienne a constaté qu'il y avait uniquement des hommes faisant du sport à cet endroit, dans la soirée du 2 décembre.


En décembre 2012, le viol collectif d’une étudiante dans un bus de New Delhi, suivi de son décès, avait entraîné une vague inédite de protestations et un durcissement de la loi sur les agressions sexuelles, allant jusqu’à la peine de mort pour les cas les plus graves.

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Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone