GRÈCE

Peut-on afficher son bonheur dans un camp de réfugiés ?

Notre Observateur, réfugié en Belgique, apprend une chanson en flammand à une petite fille réfugiée. Camp d'Idomeni, en Grèce, début 2016.
Notre Observateur, réfugié en Belgique, apprend une chanson en flammand à une petite fille réfugiée. Camp d'Idomeni, en Grèce, début 2016.

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De la musique à plein tube, de la danse, des cris de joie. C’est un mariage, filmé au printemps 2016 dans le camp de réfugiés d’Idomeni en Grèce. La scène pourrait étonner voire choquer. Des vidéos de ce genre sont rarement publiées sur les réseaux sociaux par les réfugiés, notamment parce qu’elles peuvent susciter de vives critiques des réfugiés, qui les jugent déplacées. Mais notre Observateur, réfugié en Belgique et auteur de la vidéo, défend la nécessité de les diffuser.

Kinan est un réfugié syrien de 27 ans. Il est arrivé en Belgique il y a cinq ans, forcé de quitter la Syrie peu de temps avant la révolution. Il vit à Gand, où il garde toujours grande ouverte la porte de sa maison pour accueillir de nouveaux migrants qui auraient besoin d’aide à leur arrivée dans le pays. Bouleversé par ces images de migrants désolés, arrivant souvent hagards et effrayés en Europe, il a décidé de se rendre en Grèce à la rentrée 2015 pour aider ceux en qui il se retrouvait, ayant lui-même effectué une éprouvante traversée en mer sur une embarcation de fortune quelques années plus tôt.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Kinan, un réfugié syrien qui vient en aide aux nouveaux réfugiés

Kinan et d'autres volontaires accueillent des migrants à Lesbos.

Après une première expérience de volontariat sur l’île de Lesbos en Grèce en septembre 2015, il s’est rendu au printemps 2016 à Idomeni à la frontière avec la Macédoine, où près de 8 500 migrants vivaient alors regroupés sous des tentes dans un camp improvisé où tout manquait : l’eau courante, des sanitaires en nombre suffisant, de la nourriture en quantité pour tous. Depuis mai 2016, le camp a été évacué par les autorités grecques et la population transférée dans des centres d’accueil.

Camp d'Idomeni, avant son évacuation par les autorités grecques. Photo: Kinan Kadoni

En décembre 2016, Kinan a créé une page Facebook où il publie photos et vidéos de ces dernières expériences en tant que volontaire en Grèce. Sur cette page, il a de nouveau partagé une vidéo qu’il avait été contraint d’effacer lors de sa première publication sous la pression des commentaires. Elle montre un mariage joyeusement célébré à Idoméni en mai 2016.

"Je voulais montrer notre capacité à être ensemble et à célébrer la vie"

C’est un souvenir marquant d’un de mes séjours à Idoméni : le mariage d’un jeune couple kurde de Syrie. Ils s’étaient rencontrés dans le camp. La fête a duré deux jours. Tout le monde dansait ensemble, toutes les nationalités, les hommes, les enfants. Les femmes regardaient. C’est vrai que le contexte du camp est "conservateur". Seules les femmes volontaires étrangères se joignaient à la danse. Nous leur avons appris à danser la dabkeh, une danse populaire collective très présente en Syrie et ailleurs au Proche-Orient.

Danse dabkah à l'occasion d'un mariage dans le camp d'Idomeni. 

"En Syrie, le deuil est permanent"

J’ai trouvé ce moment de communion magnifique. J’ai eu envie de le filmer et de le partager sur les réseaux sociaux, notamment avec mes amis belges. Je voulais qu’ils découvrent une facette importante de notre culture : notre capacité à être ensemble et à célébrer la vie. Je trouve ça triste de ne partager que des images de destruction et de désolation. Mais très peu le font, il y a une forme d’autocensure, car ça peut être mal vu, mal compris, surtout par ceux qui vivent en Syrie et dont le quotidien est marqué par les bombardements, les privations et la mort.

Je me souviens de commentaires sur la vidéo : "Ce ne sont pas des réfugiés, comment peuvent-ils danser ? Ils n’ont pas vécu la guerre…". Ou encore : "Ils font la fête pendant que les leurs se meurent…". Je comprends ces réactions. Quand j’étais enfant à Saraqib en Syrie, lorsque notre voisin est mort, notre famille a respecté trois jours de deuil. Chaque jour, les gens meurent en Syrie, le deuil est permanent. Quand les gens se marient en Syrie par exemple, ils ne partagent que des photos sur les réseaux sociaux. Jamais des vidéos de danse et de joie.

Kinan dans le camp d'Idomeni. Il lui apprend une chanson en flamand, la langue qu'il continue d'apprendre en Belgique. Source.

"Les commentaires étaient trop virulents"

J’ai préféré supprimer la vidéo de ma page Facebook, car les commentaires devenaient trop virulents. Et ce n’est pas la première vidéo de ce genre à être supprimée aussitôt publiée. Un ami réfugié a diffusé en décembre 2016 en direct sur Facebook un mariage à Bruxelles. La vidéo a également fait polémique et il a dû la dépublier. Il se sentait coupable. Après tout, lui s’en était tiré. Il continue à vivre quand d’autres se meurent. Et ça, c’est lourd à porter.

Mais nos vies sont dures, elles sont faites de déracinement et d’exil. Alors ces moments où nous pouvons nous réjouir sont essentiels, il en va presque de notre survie. Tout peut être prétexte à célébrer. Par exemple, mon père qui est arrivé en Europe par l’Espagne me racontait que dans le camp de Ceuta, des fêtes étaient organisées à chaque bonne nouvelle. Il suffisait que quelqu’un obtienne l’asile par exemple, pour qu’ils achètent des boissons, quelques gâteaux et décident d’inviter quelques personnes. Et à chaque fois, c’est le camp entier qui finissait par participer.

J’ai rencontré ma fiancée lorsque je me suis porté volontaire sur l’île de Lesbos. Elle est Islandaise. Elle est allée à la rencontre de ma mère en Turquie qui vient juste d’arriver en Syrie. Je ne l’ai moi-même pas encore revue, car je n’ai pas encore obtenu de visa. Nous fêterons le mariage en Islande, et si ma mère ne peut y assister alors ce sera une fête via Skype. Mais j’éviterai bien sûr de la diffuser en direct. Cela restera un moment intime, porteur d’espoir et d’avenir, malgré cette guerre qui continue à nous détruire.

Selon Stanley Krippner, psychologue américain, les migrants font preuve de résilience, cette faculté à s’adapter à des situations changeantes. Ces moments de célébration dans des camps permettent de recréer du lien social et un sens d’appartenance à une communauté. Ces événements recréent un semblant de normalité pour ces individus qui ont fait face à des situations traumatiques et sont en cela essentielles.