Depuis des mois, ils filment la guerre et leur quotidien à Alep. Alors que la ville est presque entièrement retombée aux mains du régime syrien et ses alliés, ils vivent dans la dernière poche de résistance. Ils postent depuis lundi des vidéos pour témoigner, encore, et demander la mobilisation de la communauté internationale. Avec l’énergie du désespoir : tous le disent, cela pourrait bien être leur "dernier appel".

L’offensive massive lancée le 15 novembre par l’armée syrienne, l’armée russe, soutenues par le Hezbollah libanais, des milices afghanes et iraniennes, semble avoir atteint son but. Alors qu’Alep était encore coupée en deux il y a un mois – une partie ouest contrôlée par le régime, une partie est aux mains de différentes factions rebelles depuis quatre années (incluant des groupes modérés comme des islamistes radicaux) – il ne restait, lundi 12 décembre, qu’une petite poche aux mains des opposants : les quartiers de Seïf Al-Daoula et Al-Ansari. L’armée syrienne assurait qu’elle pouvait annoncer la victoire finale "à tout moment".

"J’espère que vous vous souviendrez de nous"

Sur les réseaux sociaux, les activistes et les journalistes-citoyens encore terrés dans ces deux quartiers ont encore trouvé un moyen de poster des témoignages. Parmi eux, il y a Abdulkafi Alhamdo. Depuis le mois de juillet, ce professeur d’anglais n’a cessé de décrire la vie dans Alep-Est, gagnant de plus en plus en visibilité. Il utilise Twitter, Facebook mais il est l’un des rares à parler sur Periscope, l’application de vidéo en direct, ce qui donne plus de force encore à ses témoignages. Comme s’il en fallait. La voix chargée d’émotion, alors que résonnent des coups de feu et que la pluie tombe, Abdulkafi Alhamdo a posté ce mardi matin deux vidéos. Elles sont un témoignage déchirant de ce qu’endurent les derniers civils vivant dans la partie sous contrôle des rebelles. La deuxième, titrée "le dernier appel pour Alep", est la plus forte.


Ce que je veux dire c’est : ne croyez plus aux Nations unies, ne croyez plus à la communauté internationale, ne pensez pas qu’ils ne sont pas satisfaits de ce qui se passe, ils sont satisfaits que nous nous fassions tuer, que nous soyons face à un des plus difficiles, des plus sérieux ou des plus horribles massacres de l’histoire moderne. La Russie ne veut pas qu’on quitte la ville vivants, ils veulent qu’on parte morts, Assad c’est pareil. Hier, ils célébraient la victoire sur nos cadavres.

Alors, O.K, c’est la vie. Mais au moins, nous savons que nous étions des gens libres, on voulait la liberté, on ne voulait pas autre chose que ça, la liberté. Ce monde, on dirait qu’il n’aime pas la liberté, ne croyez pas que vous êtes libres dans votre pays. Ce monde ne veut pas la liberté, ne l’aime pas, si vous la voulez, ça veut dire que vous pensez que… [soupirs]. J’espère qu’il y a encore quelque chose qui peut être fait, qu’on pourra se parler encore une fois [via Periscope]. SI vous pouvez faire quelque chose… vous pouvez sortir dans les rues, appeler à arrêter cette folie, c’est le minimum de ce que vous pouvez faire. Si votre gouvernement ne vous répond pas, j’espère que dans le futur le gouvernement ça sera vous et vous n’aurez aucune connexion avec la Russie et Assad, j’espère que vous vous souviendrez de nous. Je ne sais pas. Merci beaucoup.

Contacté par téléphone lundi par Peggy Bruguière, ancienne journaliste à la rédaction des Observateurs de France 24 qui suit au plus près la situation dans la ville depuis plusieurs mois, Abdulkafi disait également :

On est encerclés, plus de 150 000 personnes sont encerclées, la plupart sont des femmes et des enfants, dans une zone qui ne fait pas plus de quatre ou deux kilomètres carrés, je ne sais pas combien exactement. On est bombardés, tués (…). Ma femme pleure tout le temps, ma fille pleure aussi car elle voit sa mère pleurer. J’espère que vous pouvez faire quelque chose, pousser votre gouvernement, le monde, poussez les Nations unies à nous aider.


Pour Abdulkafi, comme pour ceux qui vivent encore dans les poches rebelles, il n’est pas question de rejoindre la zone d'Alep contrôlée par le régime. Des exécutions sommaires de civils ont été commises par les forces pro-Assad, assure le porte-parole du Haut-Commissariat aux droits de l'homme des Nations unies, Rupert Colville, qui fait état de 82 civils, dont 11 femmes et 13 enfants, tués ces dernières 48 heures. Vendredi, il avait également évoqué les cas d’hommes, fuyant les combats, arrêtés par le régime une fois à Alep-Ouest. Par ailleurs, selon Rupert Colville, des civils tentant de fuir l’est ont été tués et kidnappés par le Front Fatah Al-Cham (affilié à Al-Qaida), et les Brigades Abou Amara, deux groupes rebelles radicaux.


Mais pour les derniers civils en zone rebelle, la vie est  insoutenable : les bombardements se sont intensifiés, les structures médicales se sont effondrées ou n’ont plus de quoi soigner les blessés, que les personnels soignants regardent mourir.
Ce qu’espère Abdelkafi, c’est l’ouverture de couloirs humanitaires, mais qu’ils ne soient pas mis en place par le régime syrien, afin de pouvoir évacuer Alep.

"Ce pourrait être ma dernière vidéo"

D’autres habitants de la dernière zone rebelle d’Alep ont également publié des vidéos sur Twitter, appelant la communauté internationale à l’aide.

"Nous ne pouvons plus sortir, a cause des bombardements" affirme cet habitant qui s’est filmé avec une perche à selfie. Il montre un champ de ruines tout autour de lui.


Lina Shamy demande, elle, aux les Nations unies de "sauver Alep "et appelle "à "sauver l’humanité ". Dans ce qui pourrait être sa "dernière vidéo", elle dit notamment : "nous sommes exposés à un génocide. (…) Plus de 50 000 civils qui se sont révoltés contre le dictateur Assad sont menacés d’être exécutés ou de mourir sous les bombardements".



Salah Ashkar, journaliste-citoyen, implore : "S’il vous plaît, allez devant les ambassades et bloquez le passage, allez au siège de l’ONU et bloquez le passage, ne les laissez pas dormir, faÏtes-le maintenant, il n’y a pas une minute à perdre".
Article écrit en collaboration avec Peggy Bruguière (@peggybrug), journaliste indépendante.

Article écrit en collaboration avec
Corentin Bainier

Corentin Bainier , Journalist