Tous les moyens sont bons pour faire face à la crise économique qui touche le Venezuela, même… vendre ses cheveux. Selon notre Observateur, depuis trois mois, des centaines de femmes font chaque jour la queue à la frontière pour aller vendre leurs mèches dans le pays voisin, en échange de quelques pesos leur permettant de s’acheter de la nourriture et des médicaments.

Traverser la frontière pour faire ses courses en Colombie, faire la queue pendant des heures devant les magasins, chercher la nourriture dans les ordures… Depuis plus d'un an, les Vénézuéliens subissent une très grave crise économique, marquée par de nombreuses pénuries. Alors pour se nourrir, face aux rayons de magasin dégarnis et aux prix mirobolants pour des denrées de bases, les habitants envisagent toutes les possibilités.

Depuis le mois de septembre, l’État frontalier du Tachira a vu naitre un nouveau trafic qui ne cesse de prendre de l’ampleur : la vente de cheveux. Tous les jours, des centaines de femmes vénézuéliennes traversent la frontière et sacrifient leur chevelure en échange d'un peu d'argent.

Photo prise à Cucuta par un contributeur de la page d'informations locales Cucuta Online.

"On peut gagner plus que le salaire minimum vénézuélien en vendant ses cheveux"

Notre Observateur Nestor Solano est le coordinateur général du mouvement  "Voluntario Tachirense por el Cambio", [le Tachira volontaire pour changement], qui rassemble des activistes opposés au président vénézuélien Nicolas Maduro. Il a alerté la presse locale concernant ce commerce frontalier.

Je passe régulièrement la frontière et depuis trois mois, j’ai remarqué que le commerce de cheveux avait pris de l’ampleur. Tous les jours, des femmes arrivent en bus, même en provenance d’autre États vénézuéliens et vont en Colombie se faire couper les cheveux. Devant les boutiques ou dans les parcs, des "coiffeurs" leur coupent les cheveux et les analysent pour leur indiquer combien elles peuvent en tirer. Cela dépend de la longueur des cheveux, de leur volume, s’ils sont naturels ou colorés.

Il y a ensuite des rabatteurs dans les rues qui crient "nous achetons des cheveux". Ce phénomène s’observe surtout à Cucuta, une ville colombienne frontalière.

Une femme peut gagner jusqu’à 70 000 pesos colombiens [soit une vingtaine d’euros] en vendant ses cheveux, c’est plus que le salaire mensuel minimum vénézuélien. Avec cet argent, les femmes font ensuite des courses de produits de première nécessité. Les contrebandiers, eux revendent les cheveux à des entreprises qui font des perruques dans le centre du pays.

"C’est le premier pas vers des trafics qui pourraient s’avérer beaucoup plus dangereux"

J’ai vu des femmes âgées vendre leurs cheveux tout comme des fillettes, emmenées par leurs mères par nécessité. Cela fait déjà un moment que des Vénézuéliens traversent la frontière pour vendre des affaires, des téléviseurs notamment, qui sont ensuite revendus à bas coût en Colombie.

Mais là, on touche à quelque chose qui appartient au physique, c’est choquant pour plusieurs raisons. D’abord parce que devoir vendre ses cheveux pour manger, c’est assez dégradant et humiliant. Ensuite, parce que c’est le premier pas vers des trafics qui pourraient s’avérer beaucoup plus dangereux. Quand ces femmes n’auront plus de cheveux, ni de téléviseurs, que vont-elles vendre ? Des organes ? Doit-on également s'attendre à des vols de cheveux ? [le phénomène s’est déjà produit à Maracaibo, une ville côtière du Venezuela : en 2015, les témoignages de femmes s’étant faites agresser et couper les cheveux à leur insu s’étaient multipliés, NDLR]. Pour le moment, à ma connaissance, ce n’est pas le cas, mais il va falloir rester vigilant.

Le secrétaire du gouvernement de la ville colombienne de Cucuta, Oscar Gerardino, interviewé par l’un de nos Observateurs journaliste pour le site d’informations locales Cucuta Online, a expliqué faire face à une situation difficilement gérable avec près de "50 000 Vénézuéliens qui viennent quotidiennement à Cucuta", dont de nombreuses femmes qui vendent leurs cheveux "ce qui est pourtant interdit en Colombie". Il a également souligné avoir mené plusieurs opérations avec la police nationale pour empêcher ce trafic, procédant à l’arrestation de trafiquants, et a appelé les revendeurs colombiens à ne pas "profiter de la situation économique du Venezuela".


De son côté, le 2 décembre, le président vénézuélien Nicolas Maduro a tenu pour responsables "la droite fasciste alliée aux mafias colombiennes" de l’inflation qui touche le Venezuela. Selon lui, ces groupes mèneraient des "opérations depuis Cucuta" pour laisser le pays "sans argent".

Pendant un an, d’août 2015 à août 2016, la frontière entre le Venezuela et la Colombie a été fermée sous ordre de Nicolas Maduro, officiellement pour lutter contre la contrebande et l'insécurité. En juillet dernier, des centaines de femmes avaient défié les autorités en franchissant la frontière pour pouvoir se ravitailler dans les boutiques colombiennes, faute de produits disponibles au Venezuela. La réouverture de la frontière avait alors suscité des scènes des liesses.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Des Vénézuéliennes forcent la frontière colombienne… pour faire leurs courses

Le Venezuela, producteur de pétrole, est plongé dans une crise sans précédent en raison de la chute des cours du brut, source de 96 % de ses devises. En 2016, l’inflation devrait atteindre 475 % selon le FMI, et pourrait exploser à 1 600 % en 2017, selon les chiffres du FMI.
Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet