LIBAN

Le Liban construit un mur "anti-jihadistes" autour d’un camp palestinien : "Ça ne servira à rien"

Mur et tour de contrôle autour du camp d'Aïn el-Heloué au Liban
Mur et tour de contrôle autour du camp d'Aïn el-Heloué au Liban

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Depuis le 20 novembre, le Liban est secoué par une vive polémique sur la construction d’un mur autour du camp de réfugiés palestiniens d’Aïn el-Heloué, dans le sud du pays. Les autorités espèrent y empêcher l'infiltration et la sortie d’éléments jihadistes, dont l’influence s’est accrue dans le camp ces dernières années. Mais pour les habitants et les internautes libanais, ce projet est tout autant discriminant pour les civils qu’inutile pour garantir la stabilité des lieux.

À Aïn el-Heloué, dans le sud du Liban, près de la ville portuaire de Saïda, camions et ouvriers s’affairent depuis dimanche 20 novembre pour construire le dernier tronçon d'un haut mur. Les blocs de parpaings forment une enceinte grise, sur laquelle des tours de contrôle bétonnées sont greffées. Selon les autorités, ce mur, dont la construction a été amorcée il y a plusieurs mois, rendra Aïn el-Héloué impénétrable pour tous ceux, qui ne sont pas autorisés à s'y rendre.

Avec ce mur, les autorités libanaises veulent contenir la déstabilisation croissante du camp. Aïn el-Helwé est en effet devenu un refuge pour certains combattants et groupes djihadistes perturbant le Liban et intervenant dans le conflit syrien. Un accord interdisant l’accès de l’armée libanaise aux camps de réfugiés palestiniens présents sur son territoire rend d’autant plus difficile le contrôle de leurs actions. Bon nombre d’individus recherchés par les autorités pour avoir voulu commettre des attentats et attaques sur l’armée libanaise s’y réfugient afin de ne pas être emprisonnés.

"Photos du mur de séparation et des tours de contrôle à Aïn el-Heloué"

Face à la désapprobation des habitants comme de certains responsables politiques, l’armée libanaise a finalement annoncé le 25 novembre qu’elle donnait dix jours aux mouvements palestiniens présents à Aïn el-Heloué pour lui proposer une alternative.

Dans le camp, les habitants ont été encoire nombreux ce vendredi à manifester leur mécontentement.

"Les fils du camp de Aïn el-Heloué se regoupent devant la mosquée Nour au camp de Aïn el-Heloué pour le refus du mur de la honte."

Sur la toile, les internautes n’ont pas perdu de temps pour dénoncer ce projet, que beaucoup comparent avec le mur de séparation érigé par les Israéliens en Cisjordanie :

“Ceci n’est pas en Palestine ou au point de passage de Rafah. C’est la frontière de Aïn el-Heloué.” Traduction de l’image : “Mur de séparation raciste : le cadeau de l’État libanais aux habitants de Aïn el-Heloué pour la fête de l’indépendance” [qui avait lieu le 22 novembre, NDLR]

“On connaissait les différences entre Israël et le Liban. Premièrement, leurs drapeaux n’ont pas les même couleurs ni les mêmes symboles, avec l’étoile juive et le cèdre. Deuxièmement, tous les deux entourent les Palestiniens avec un mur de séparation raciste, mais chacun dans son pays !”

"L’État libanais n’a pas assez d’argent pour se débarrasser des déchets mais il en a pour construire un mur autour d’Aïn el-Heloué."

Nombreux sont les habitants du camp qui voient dans ce mur une “injustice supplémentaire faite aux réfugiés palestiniens du Liban”, explique notre Observateur Mohammad [pseudonyme], qui habite dans le camp. Les conditions de vie des 450 000 réfugiés palestiniens vivant dans les camps du Liban sont très dures. À Aïn el-Heloué, ils sont plus de 60 000 à vivre entassés dans une surface d’un kilomètre carré. À cette surpopulation, s’ajoutent l’insalubrité de nombreux logements, un taux de chômage et un niveau de pauvreté très élevés.

Arrivés au Liban après leur expulsion de Palestine lors de la création d’Israël en 1948, les réfugiés sont soumis à un certain nombre de restrictions. Ils n’ont par exemple pas le droit d’exercer certaines professions, notamment dans le secteur du droit ou de l'ingénierie. La forte implication de mouvements palestiniens dans la guerre civile libanaise a renforcé la méfiance des autorités à leur égard.

Notre Observateur est convaincu que les facteurs économiques et sociaux sont indispensables à prendre en compte pour résorber le climat violent et instable qui prévaut à Aïn el-Heloué.

"De plus en plus de jeunes vont rejoindre les groupes jihadistes dans le camp"

Les habitants du camp sont déjà très pauvres mais ça s’est encore accentué avec le conflit en Syrie. En effet, de nombreux réfugiés syriens sont venus habiter dans le camp. Ils ont pris les emplois des habitants qui travaillaient dans l’agriculture ou le bâtiment car ils acceptent des salaires beaucoup plus bas. Le chômage a ainsi fortement augmenté, on voit plein de jeunes qui restent dans les rues du camp toute la journée sans rien faire.

Les jeunes trouvent en ces groupes à la fois une source de rémunération et de légitimité :

Ils sont de plus en plus nombreux à rejoindre les factions armées qui existent dans le camp [en tout, 17 factions sont présentes, NDLR]. Le Hamas en contrôle une partie, le Fatah une autre, le FPLP une autre [ces trois organisations sont les principaux partis palestiniens, NDLR]… Chaque faction a ses propres checkpoints, ils n’hésitent pas à fouiller les habitants. Les civils sont contre cette situation mais ils n’ont pas le choix.

L’influence de groupes jihadistes très radicaux, notamment Jund al-Sham et Shabab al-Islam, tend à se renforcer :

Ils sont minoritaires, mais c’est évident que le nombre de jeunes qui les rejoignent va augmenter. Ils voient en ces groupes un moyen de défendre leur dignité, alors qu’ils considèrent que l’État libanais ne leur offre aucune perspective d’avenir.

Parfois ils ne sont même pas vraiment croyants, ils ne prient même pas ! Ils sont cependant violents, se promènent en petits groupes avec leurs armes en évidence, montrant qu’ils sont prêts à appuyer sur la détente. Pendant le ramadan, ils ont fait la chasse aux habitants qui ne jeûnaient pas pour les taper.

On sait que certains jeunes liés à ces groupes sont partis se battre en Syrie, mais ils restent toujours discrets quand ils sont dans le camp.

En septembre, Imad Yassin, un des leaders de l’organisation État Islamique au Liban, a été arrêté à Aïn el-Heloué lors d’une incursion des services de renseignements de l’armée libanaise. Il est accusé d’avoir planifié plusieurs attentats au Liban. Notre Observateur craint également une implantation du groupe terroriste dans le camp :

“Si certains groupes armés décidaient de prêter allégeance à l’EI, la situation deviendrait incontrôlable.”

"Tant qu'une complicité des politiciens existera, la situation sera instable"

Chercheur pour le Centre arabo-européen pour les droits de l’homme au Liban, Abdelaziz Tarakji est aussi originaire d’Aïn el-Heloué. Il pointe du doigt l’inutilité du mur dans le contexte politique libanais :

“Chaque groupe armé a le soutien de partis politiques libanais, que ce soit du Courant du Futur, du Hezbollah ou d’autres. Ces partis ont des connexions au sein de services de sécurité qui rendent possible l’introduction dans le camp des munitions comme de combattants recherchés. Tant que cette complicité existe, la situation sera instable à Aïn el-Heloué.”

Fin octobre 2014, à Tripoli, dans le nord du Liban, Shadi Mawlawi, combattant proche de Jabhat al-Nosra – groupe jihadiste lié à Al Qaïda jusqu’à juillet 2016 et devenu depuis le Front Fatah al-Cham –, avait en effet réussi à s’enfuir très facilement du quartier de Bab el-Tebbaneh. Et ce, alors même que ce dernier était pulvérisé par l’armée libanaise pour y déloger la milice jihadiste qu’il avait créée. Shadi Mawlawi s’était alors réfugié à Aïn el-Heloué, parcourant sans encombre les 130 km qui séparent Tripoli du camp palestinien. En 2012, détenu car accusé de préparer un attentat, il avait déjà été libéré grâce au soutien de certains politiciens sunnites. À sa sortie de prison, il avait rejoint Tripoli dans la voiture du ministre des Affaires sociales de l’époque, Mohammad Safadi, et publiquement remercié Najib Mikati, homme fort de Tripoli et alors Premier ministre du Liban.

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“Ce dont a besoin Aïn el-Heloué est avant tout de l’ouverture d’un vrai dialogue entre les factions palestiniennes et l’État libanais, d’un plan de développement et de l’établissement de vrais droits pour les réfugiés palestiniens”, clame Abdelaziz Tarakji.