CAMEROUN

Enquête sur l’odontol : "l’alcool du pauvre", fléau de santé publique au Cameroun

De l'odontol se trouve dans cette bouteille en plastique. Photo prise par Roger Etoa, à Doumé, dans le département du Haut-Nyong, dans la région de l’Est, début novembre, floutée par France 24..
De l'odontol se trouve dans cette bouteille en plastique. Photo prise par Roger Etoa, à Doumé, dans le département du Haut-Nyong, dans la région de l’Est, début novembre, floutée par France 24..

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Vingt-sept personnes ont récemment perdu la vie et une quarantaine d’autres sont toujours hospitalisées au Cameroun après avoir consommé de l’odontol, un alcool artisanal, dans la région de l'Est. Les autorités locales ont décidé de l’interdire, mais nos Observateurs s’interrogent sur l’efficacité de cette mesure, tant ce breuvage est apprécié par les habitants et nécessaire pour l’économie locale.

L’odontol est fabriqué depuis des décennies au Cameroun, essentiellement dans l’est, le sud et le centre du pays. Il est produit de manière artisanale, généralement à partir de vin de palme, de maïs, de sucre ou encore de bananes plantain : ces ingrédients fermentent d’abord durant plusieurs jours, puis le mélange est distillé, ce qui permet d’obtenir une boisson contenant 50 degrés d’alcool environ.

Problème : la production de l’odontol n’est pas réglementée et sa qualité est donc très aléatoire. Des consommateurs sont ainsi régulièrement intoxiqués après en avoir consommé, bien que les décès restent rares.

À la suite de la mort de 27 personnes à Mindourou (21), Abong-Mbang (3) et Doumé (3), des arrondissements situés dans le département du Haut-Nyong, entre le 10 et le 16 novembre, le préfet a décidé d’interdire la production, la vente et la consommation de cette boisson – tolérées jusqu’à présent dans le département, comme dans le reste du Cameroun. Depuis, des stocks d’odontol ont été saisis par la police et la gendarmerie et deux personnes ont été interpellées à Abong-Mbang et Mindourou, selon le deuxième adjoint au préfet du département, contacté par France 24.

Fabrication artisanale de l'odontol, dans le département du Haut-Nyong. Photo envoyée par l’un de nos Observateurs, floutée par France 24.

"En produisant et en vendant cet alcool, les familles peuvent survenir à leurs besoins"

Arsene Rodric Zoagmo, un habitant de Yaoundé, est originaire d’Abong-Mbang, où il a perdu deux proches.

Mon oncle et son épouse sont décédés le 10 novembre. Ils avaient bu de l’odontol la veille. Je connais également plusieurs personnes qui sont toujours à l’hôpital de district d’Abong-Mbang. D'après ce qu'on m'a dit, ils avaient acheté des bidons d’alcool à un vendeur ambulant, qui n’était pas du village. Les gens malades racontent qu’il avait une odeur et un goût différents de d’habitude.

Je ne pense pas que le fait d’interdire l’odontol soit une bonne solution, car c’est une boisson traditionnelle, donc on ne peut pas arrêter sa production et sa consommation du jour au lendemain.

Dans nos villages, beaucoup de familles en fabrique pour gagner de l’argent, car elles sont souvent très pauvres. Elles vivent dans une zone rurale, enclavée, où le taux de chômage est élevé. En vendant cet alcool, elles peuvent ainsi subvenir à leurs besoins, payer l’école pour leurs enfants… À mon avis, c’est pour cela que les autorités ont toujours toléré cette activité jusqu’à présent.

Le département du Haut-Nyong est difficile d'accès, selon notre Observateur. Photo prise par Roger Etoa.

"Cet alcool est très consommé car il ne coûte pas cher"

Par ailleurs, beaucoup de gens consomment de l’odontol, car c’est un peu comme du gin, et surtout bien moins cher que la bière ou le whisky par exemple : un litre coûte 1 000 à 1 200 francs CFA [1,50 à 1,80 euro, NDLR]. Le problème, c’est que certains boivent beaucoup trop. Dans mon village d’origine, l’alcoolisme est très important... [Le peuple Baaka – des pygmées – est particulièrement touché par ce problème, selon nos Observateurs, NDLR.] Je pense donc qu’il faudrait d’abord sensibiliser les gens aux dangers liés à cet alcool, plutôt que de l’interdire.

"C’est un vrai problème de santé publique, lié à la paupérisation des campagnes"

Cette analyse est partagée par Roger Etoa, le président du Réseau des médecins de district du Cameroun (REMEDIC), également originaire de la région de l’Est :

L’odontol est la "boisson du pauvre". Pour certaines familles, la vente de cet alcool est la principale source de revenus, devant l’agriculture. Et en boire permet d’oublier les problèmes… Depuis une vingtaine d’années, tout le monde le consomme – les femmes, les jeunes, voire les enfants – alors que c’était plutôt les hommes d’un certain âge qui en buvaient auparavant. C’est un vrai problème de santé publique.

Selon moi, interdire cet alcool ne suffit pas. C’est une conséquence de la paupérisation des campagnes : il faudrait surtout lancer un plan d’urgence économique pour sauver ces zones, très touchées par l’exode rural.

Les hommes d'âge mûr ne sont plus les seuls à boire de l'odontol, selon Roger Etoa, qui a pris cette pris cette photo, floutée par France 24.

Le deuxième adjoint au préfet du département du Haut-Nyong reconnaît lui-même qu’il n’est "pas possible de mettre un gendarme derrière chaque citoyen" : " Nous avons donc commencé à sensibiliser notamment les chefs traditionnels et les maires aux dangers de cet alcool, il y a quelques jours."

Il assure par ailleurs qu’une enquête a été ouverte par la police et les autorités sanitaires locales, et que des prélèvements ont été effectués sur les corps des défunts et des malades, afin d’être analysés à Yaoundé.

De l’odontol contaminé par les pesticides ou contenant trop de méthanol ?

Car le mystère reste entier quant à la cause exacte du décès des 27 personnes. Deux hypothèses sont toutefois privilégiées, liées au conditionnement et au mode de production de l’odontol, comme l'expose Roger Etoa, le président du REMEDIC :

Des pesticides se trouvaient peut-être dans les bidons d’odontol qui ont été achetés. En effet, les pesticides sont très utilisés dans cette zone, dans la culture du cacao notamment, et les bidons dans lesquels ils se trouvent sont généralement réutilisés ensuite, notamment pour mettre de l'eau, de l'alcool... Sauf qu’il ne suffit pas de les nettoyer avec du savon pour éliminer les restes de pesticides…

L’autre hypothèse, c’est que l’odontol ayant été consommé était frelaté. Tous les alcools contiennent de l’éthanol, mais peut-être que cet odontol contenait, en plus, une forte quantité de méthanol, qui est une substance très toxique.

Lorsqu'il est ingéré, le méthanol peut être très toxique pour le système nerveux central. Par ailleurs, après avoir été métabolisé dans le foie, il peut se transformer en acide, ce qui provoque l’acidification du sang – on parle alors d’acidose métabolique – et la cécité, par destruction du nerf optique.

Le méthanol peut se retrouver dans l'odontol de manière accidentelle, lorsque celui-ci est produit de manière artisanale, mais également intentionnelle. C'est ce qu'explique Joseph Essono, le directeur de l’hôpital de district d’Abong-Mbang, où se trouvent encore une quarantaine de malades :

Lorsque l’odontol est distillé, il faudrait en théorie stabiliser la température à 65 degrés pour obtenir seulement de l’éthanol. Mais c’est compliqué, puisque la production est artisanale. Du coup, la température a tendance à être plus forte, et on obtient alors du méthanol, même si ce n’est pas intentionnel.

Par ailleurs, il arrive que certains rajoutent volontairement du méthanol dans l’odontol, une fois qu’il a été produit, car le méthanol peut se trouver facilement et coûte peu cher. Leur objectif est de produire de grandes quantités d’alcool à bas prix.

Dans les deux cas, on obtient une boisson très toxique. À l’hôpital, les gens qui sont arrivés avaient des nausées, des migraines, des étourdissements, des problèmes de somnolence, ils voyaient flou… Certains sont morts quelques heures après en avoir bu et d’autres quelques jours plus tard. Ces derniers avaient été victimes d’acidose métabolique.

Bouteille d'odontol. Photo envoyée par l'un de nos Observateurs.