IRAN

Les coups de fouet, châtiment des jeunes Iraniens qui "enfreignent la charia"

Photos publiées sur la page Facebook My stealthy freedom.
Photos publiées sur la page Facebook My stealthy freedom.
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Griffures profondes, ecchymoses, bleus : des victimes de châtiments corporels, convaincues d’avoir enfreint la stricte morale de la République islamique d'Iran en commettant des "adultères" ou en buvant de l'alcool, ont posté ces derniers jours des photos des blessures infligées par les forces de régime en guise de punition. Une façon de dénoncer une pratique d’un autre temps dans l'un des rares pays qui a fait de la charia sa loi pénale, comme en témoigne notre Observateur, traumatisé par les 20 coups de fouets qu’il a reçus.

L’application stricte de la loi islamique pose d’autant plus problème que l’Iran est un pays jeune et que sa jeunesse n’observe pas un islam aussi rigoriste que le prônent les autorités, voire pratique de moins en moins la religion. Conséquence : chaque semaine, les médias iraniens se font l’écho des dizaines de jeunes arrêtés dans des soirées qualifiées de "fêtes mixtes" par la police iranienne à cause du fait qu’on y trouve des couples non-mariés et de l’alcool. Et bien souvent, la sanction pour ces entorses à la morale islamique sont des coups de fouet ["shallagh", le fouet en persan].

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Mais au-delà de ces histoires rapportées par la presse, les cas de répression de la jeunesse sont très probablement bien plus nombreux. Dans toutes les villes d’Iran, les arrestations sont quotidiennes et sont devenues banales. Pour tenter de sensibiliser davantage les Iraniens à ces sanctions, la page Facebook My stealthy freedom – qui s’était fait connaitre en publiant des photos d’Iraniennes sans leur voile - a publié récemment des photos envoyées par des jeunes hommes et femmes montrant les traces de fouet et de coups sur leurs corps après leur arrestation.

Les photos sont choquantes et témoignent de douleurs insupportables, qui durent des jours. Masih Alinejad, qui gère la page My stealthy freedom, a d’ailleurs écrit : “Ces photos sont trop horribles arrêtez de m’en envoyer s’il vous plait ". Mais selon notre Observateur, le pire, "c’est la douleur provoquée par les insultes et les humiliations, elle ne vous quitte jamais".

Toutes les photos ont été publiées sur la page Facebook My stealthy freedom.

"Je déteste désormais tout ce qui concerne la religion"

Notre Observateur Sam (pseudonyme) a été fouetté pour avoir bu de l’alcool à Ispahan.

Il y a un an j’ai été arrêté dans la rue. Je buvais de l’alcool avec huit autre personnes, garçons et filles, chez moi, et j’étais sorti pour acheter d’autres bouteilles. Je me suis retrouvé à un checkpoint mobile des Bassidji (la branche paramilitaire des Gardiens de la révolution). Ils ont remarqué que j’avais bu et m’ont fouillé, j’avais deux litres d’alcool avec moi…

Ils ont alors commencé à m’insulter et à me frapper, puis m’ont emmené dans leurs locaux – rien à voir avec un commissariat de police. Là, les insultes, les coups de poing et les coups de pied ont repris de plus belle. Puis, après minuit, ils m’ont forcé à nettoyer les toilettes de leurs locaux.

Le lendemain matin, ils m’ont amené dans un commissariat. J’ai été mieux traité mais la police a refusé que je porte plainte contre les Bassidji. Ils m’ont demandé où j’avais acheté l’alcool, où je comptais aller le boire, mais je n’ai rien dit.

 

Le même jour, j’ai été déféré au tribunal. L’audience a duré cinq minutes. Plusieurs fois, j’ai voulu m’adresser au juge, mais il ne m’a pas laissé la parole, criant "Tais-toi !" à chaque fois que j’essayais d’intervenir. Ils m’ont relâché contre une caution. Quelques jours plus tard, j’ai reçu un courrier me demandant de payer 300 000 tomans d’amende [250 euros] et où j’apprenais que j’étais condamné à 20 coups de fouet. J’étais effondré. Les coups de fouet ont été extrêmement douloureux, un calvaire.

"J’étais tellement naïf, mais ils l’étaient aussi"

Mais quelque part je me disais que j’avais eu de la chance : aucun de mes amis n’avait été identifié et arrêté. S’ils nous avaient surpris tous ensemble, en plus de nous punir pour la consommation d’alcool, ils auraient également considéré qu’il y avait "adultère" puisque nous étions des garçons et des filles. Et pour ça, le nombre de coups de fouet est bien plus élevé, jusqu’à 80.

Une semaine après le fouettage, la douleur était à peu près passée et je pensais que le pire était derrière moi. Quelle naïveté ! J’ai réalisé que les insultes et les humiliations subies provoquaient une douleur encore pire. Je n’oublierai jamais comme ils m’ont méprisé. J’ai désormais la haine contre les tribunaux et les Bassidji. Honnêtement, je ne suis plus le même. S’ils ont fait ça pour que ça me serve de leçon et que je respecte les règles de la charia, quelle naïveté de leur part cette fois !

Depuis ce jour, je déteste tout ce qui se rapporte à la religion. Je ne buvais pas tant que ça, mais maintenant je bois à la moindre occasion. Boire de l’alcool, c’est devenu pour moi un acte de protestation contre la cruauté.

 

"Ils veulent imposer une atmosphère d’horreur dans la société"

Yasser Mirdamad est spécialiste des questions islamiques à l’université d’Edimbourg.

D’après la loi iranienne, qui se base sur la charia, toute personne qui boit de l’alcool doit recevoir 80 coups de fouet. Mais au final, presque tout dépend du juge : il peut décider que le "coupable" peut acheter tout ou partie de ses coups de fouet. Et que le fouettage soit ou non public.

La situation des garçons et des filles arrêtés pendant une fête est floue. Il n’y a aucune base dans la charia qui permettrait de décider de condamner des gens pour des "soirées mixtes". C’est donc clairement une sanction politique, dont le seul but est de s’opposer au "mode de vie occidental". Les autorités fouettent des gens et font circuler l’information pour instaurer une atmosphère de peur dans la société, notamment auprès des jeunes générations. Pourtant, dans d’autres pays, des jeunes musulmans pratiquants participent à des soirées où il y a de l’alcool et n’en boivent pas, ça ne pose aucun problème et ne se termine pas par des coups de fouet.

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