ALGÉRIE

Tabassé et pendu par les pieds : le calvaire d’un "voleur" en Algérie

Capture d'écran d'une vidéo diffusée sur Facebook.
Capture d'écran d'une vidéo diffusée sur Facebook.
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Accusé de vol, un homme a été frappé par la foule, puis suspendu par les pieds le 31 octobre à Akbou, dans le nord de l’Algérie. Partagées des dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, les images de la scène ont généré un vif débat : pour certains, ce châtiment est "barbare", pour d'autres, il est "justifié".

Les faits se sont produits lundi matin, sur le marché hebdomadaire de bétail d’Akbou, une commune de la wilaya de Béjaïa.

"Le voleur a dû rendre l’argent mais ça n’a pas empêché les gens de commencer à le frapper"

Mahmoud Tinouche est un habitant d’Akbou qui a assisté à la scène.

De loin, j’ai vu un monsieur âgé de 70 ans environ se faire agresser par trois hommes : ils avaient un couteau et lui ont volé son argent. Ce monsieur avait beaucoup de liquide sur lui car il venait de vendre une vache. Je pense que les voleurs l’avaient remarqué et l’avaient donc suivi…

Quand les voleurs sont partis en courant, un jeune d’une vingtaine d’années a crié : "Au voleur !". Deux d’entre eux ont réussi à s’enfuir, mais quelqu’un a fait un croche-pied au troisième, qui est tombé à terre. Il a été forcé de rendre l’argent, mais ça n’a pas empêché les gens de commencer à le frapper.

Plusieurs vidéos violentes, montrant cet homme se faire tabasser ont été partagées sur Facebook. France 24 a décidé de n’en diffuser que des captures d’écran :

Captures d’écran d’une vidéo diffusée sur Facebook.

Sur les images ci-dessus, on le voit avec un t-shirt déchiré, avec du sang sur le visage et dans le dos. Il est encerclé par une foule en colère. Certains hommes le frappent, à mains nues ou avec des bâtons. L’un d’eux sort une corde. On entend : "Tapez-le", mais également : "Attendez !".

Captures d’écran d’une vidéo diffusée sur Facebook, prise quelques instants plus tard.

Dans cette autre vidéo, l’homme est encore debout, avec une corde autour du buste. Quelques instants plus tard, on le voit allongé sur le sol, en caleçon. Des hommes continuent de s’acharner sur lui, en lui donnant des coups de bâton et des coups de pied. Tout le monde crie : "Il faut le taper !".

"Il est resté suspendu pendant 30 à 45 minutes"

Mahmoud Tinouche poursuit :

Des gens l’ont ensuite attaché avec une corde et l’ont suspendu à un mur. Il est resté dans cette position pendant 30 à 45 minutes. Durant tout ce temps, certains lui ont donné quelques coups, mais les gens se sont globalement calmés.

Vidéo partagée sur les pages Facebook "La Famille Akboucienne" et "Akbou et ses environs". Seules les jambes de l’homme sont visibles sur ces images, tournées de loin.

Des policiers sont ensuite arrivés : ils ont un peu écarté les gens, mais ils n’ont pas décroché l’homme, sûrement car ça aurait énervé tout le monde. Ils sont juste restés à côté de lui pour qu’il ne soit pas tué. Puis il a été décroché par les pompiers.

Captures d’écran d’une vidéo diffusée sur Facebook, dans laquelle on voit l’homme suspendu, les mains attachées dans le dos, qui bouge encore un peu. Il est entouré de policiers et de pompiers. Vers la fin, une personne crie : "De l’essence, il faut le brûler !"

"Les voleurs se font régulièrement tabasser sur ce marché"

Il y a régulièrement des vols sur ce marché, donc les vendeurs commencent à être organisés. Quand ça arrive, ils attrapent le voleur, le tabassent, sans laisser la police approcher. Il y a quatre ans, j’avais assisté à une scène très similaire…

Ce châtiment est normal pour beaucoup de gens, car le voleur aurait pu faire quelque chose de grave, avec son couteau. Et la victime était un vieux monsieur ! De plus, quand la police arrête les voleurs, ils sont généralement relâchés peu de temps après, donc ça ne sert à rien !

Sur les réseaux sociaux, d’autres internautes partagent l’avis de Mahmoud Tinouche. "Il a eu ce qu’il méritait", "ça servira d’exemple pour les autres voleurs", estiment certains.

Mais de nombreux Algériens ont également exprimé leur indignation à la suite de l’événement, à l’image de Billy (pseudonyme), qui vit à 500 mètres du marché.

"C’est un acte barbare : c’est à la justice de faire ce travail"

Le tabassage des voleurs est fréquent sur le marché, mais c’est la première fois que ça va aussi loin. Ça m’a vraiment choqué, c’est un acte barbare. S’il a volé quelqu’un, c’est à la justice de faire son travail, même si la plupart des gens ne font pas forcément confiance à l’institution. Les vendeurs n’avaient pas à réagir ainsi.

D’autres Algériens ont fait savoir à France 24 ou sur les réseaux sociaux qu’il s’agissait, selon eux, de pratiques "dignes du Moyen-Âge", "s’inspirant de l’organisation État islamique" et que le voleur aurait dû être remis aux autorités. Certains ont également dénoncé le manque de sécurité sur le marché, poussant les vendeurs à se rendre justice eux-mêmes.

Contactée par France 24, la sûreté de la wilaya de Béjaïa (l'équivalent d’un commissariat central) a indiqué :

Le commissariat de police d’Akbou a envoyé des agents dès qu’on lui a signalé l’incident. Quand ils sont arrivés, l’homme était déjà suspendu et avait de l’essence sur lui. Ils ont surtout cherché à éloigner les gens et à parler avec eux, pour calmer les esprits et éviter que l’homme ne soit tué.

Les policiers ne l’ont pas détaché, non pas car ils craignaient la réaction des gens, mais parce que seuls les pompiers sont autorisés à toucher les blessés. Ce sont donc eux qui l’ont décroché, puis emmené à l’hôpital sous escorte de la police.

Cet homme se trouve d’ailleurs toujours là-bas. Il n’a rien de cassé et va très bien, mais il a été gardé sous surveillance car il est diabétique.

Une enquête a été ouverte par le Procureur pour faire la lumière sur cet évènement.

Interrogée par France 24 pour savoir si certaines personnes – le voleur présumé, ses complices ou ses bourreaux – avaient été inculpées, la sûreté de la wilaya n’a pas souhaité se prononcer.