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Iran : célébrer le roi Cyrus II, ou comment critiquer le régime autrement

Des milliers de personnes devant la tombe du roi Cyrus, le 28 octobre 2016.
Des milliers de personnes devant la tombe du roi Cyrus, le 28 octobre 2016.
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Tous les 28 octobre, les Iraniens fêtent Cyrus II, fondateur de l’empire perse au 5e siècle avant Jésus-Christ. Mais cette année, le rassemblement célébrant cette figure antérieure à l’arrivée de l’islam en Iran a été bien plus important que d’habitude. À tel point que les conservateurs iraniens s’en trouvent gênés, expliquent nos Observateurs.

Si des milliers de personnes se sont rassemblées vendredi dernier à Pasargades, près de la ville de Chiraz, dans le sud de l’Iran, ce n’est pas pour célébrer l’Ayatollah Khomeini ou acclamer un responsable politique. Ils s’étaient réunis autour de la tombe du roi "Cyrus le Grand", Grand roi des Achéménide de 576 à 529 avant JC, pour célébrer sa mémoire.

"Longue vie au roi Cyrus" entend-on notamment sur cette vidéo amateur.

Un rassemblement en faveur d’un roi qui a régné plus de 2000 ans avant l’avènement de la République islamique : forcément les théocrates iraniens n’ont guère apprécié. De nombreux ayatollahs et des médias conservateurs se sont émus de l’importance prise par l’évènement et plusieurs personnes ont été interpellées, selon le procureur de la République iranienne. Par exemple, l’ayatollah Noori Hamedani, une figure religieuse de premier plan a affirmé : "des gens ont chanté des slogans qui doivent être utilisés pour honorer notre Guide suprême, et nous les avons seulement regardés. Ils sont contre la révolution, c’est choquant de voir qu’ils peuvent se réunir librement".

Des photos et des vidéos amateurs montrent effectivement que des milliers de personnes de différentes régions se sont réunies, à tel point que les routes étaient totalement paralysées.

Le bouchon impressionnant qui s'est formé dans les environs de Pasargades.

Le 28 octobre n’est pourtant pas une fête nationale en Iran. Mais la date est commémorée et elle n’est d’ailleurs pas la seule que les conservateurs et religieux iraniens tentent de faire tomber dans l’oubli : Norouz, la fête du Feu (célébrée le dernier mardi de l’année) ou le jour de la Nature (treize jours après le nouvel an Iranien) sont d’autres exemples de fête préexistantes à la révolution islamique de 1979 et que les plus conservateurs tentent de faire oublier.

"Nous honorons un roi qui respectait les hommes, peu importe leur religion ou ethnie"

J’ai appris l’existence de cette célébration grâce à Telegram [une application de messagerie sur téléphone portable très utilisée en Iran, NDLR]. Beaucoup d’amis m’ont invité à rejoindre cet événement, et j’ai aussi vu d’autres groupes sur Telegram en parler. J’ai décidé de participer car j’estime que Cyrus II a été un roi très tolérant, pas seulement envers son peuple mais aussi envers les peuples qu’il a conquis et auxquels il a laissé la liberté de culte. Il n’a jamais détruit ou réduit à l’esclavage les peuples [il a par exemple honoré le dieu Mardouk à Babylone, aussi bien que Baal en Phénicie selon les historiens, NDLR].

Beaucoup de gens sont venus pour célébrer ce que représente cet empereur : la liberté, la justice et l’égalité sociale entre les peuples, quelle que soit leur appartenance religieuse ou ethnique.

Normalement, je ne devais mettre qu’une heure pour rejoindre Pasargades. J’en ai mis quatre tellement l’affluence était importante sur la route. J’ai vu des Iraniens d’origine perse, arabe, turcs ou kurdes, et même des touristes étrangers qui ont sauté sur l’occasion. Certains étaient là depuis la veille. L’atmosphère était très conviviale, les gens chantaient spontanément. Mais les participants étaient tout de même nerveux à cause des caméras de surveillance. Ils pensaient que les images seraient utilisées pour arrêter les personnes qui s’étaient rendues sur place.

Certains conservateurs affirment que célébrer Cyrus est un comportement qui ne va pas avec la République islamique. Je ne suis pas d’accord : nous étions là pour célébrer un homme qui a traité avec respect les personnes dans son empire. C’est notre message : respecter les hommes, peu importe leur religion ou ethnie.

Certains Iraniens ont profité de l'occaion pour entoner des slogans politiques nationalistes : "Pas de Gaza, pas de Palestine, on ne se sacrifie que pour l'Iran" entend-on ici.

Qui était Cyrus le Grand ?

Cyrus le Grand est le fondateur de la dynastie des Achéménides et l’un des souverains les plus marquants de l’histoire de l’humanité : en 480 avant J.-C., son empire englobait 44 % de la population terrestre. Il est aussi célèbre pour avoir exercé un règne considéré juste et pacifique. Il n’a pas réduit les peuples conquis en esclavage, ne les a pas forcés à se convertir aux religions pratiquées dans l’empire perse. Son nom est par ailleurs mentionné à 23 reprises dans la Bible en tant que "patron" et "libérateur des juifs" : en 539 avant J.-C., il vainc Nabonidus, conquiert Babylone et libère les juifs qui y sont en captivité. Il fait ensuite reconstruire le temple de Jérusalem. Le cylindre de Cyrus, gravé après la victoire de Babylone, est considéré comme une des premières déclarations de droits de l’Homme au monde.

Une provocation envers les autorités

Ammar Maleki est enseignant en sciences politiques à l’université de Tilburg (Pays-Bas) et auteur d’un ouvrage sur les nouvelles désobéissances civiles (From civil disobedience to civil "misobedience'):

Ce n’est pas nouveau de voir des Iraniens célébrer Cyrus. Mais le succès particulier de la manifestation de cette année peut s’expliquer par plusieurs raisons. Ces dernières années, la République islamique d’Iran a elle-même fait vibrer la corde nationaliste afin d’entretenir un sentiment anti-arabe, en raison des rivalités régionales entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Elle rappelle également régulièrement qu'elle soutient le régime de Bachar al Assad en Syrie dans le but, selon elle, de le protéger des ses adversaires parmi les pays arabes, ce qui permet de flatter par la même occasion le nationalisme iranien.

De plus, l’Iran traverse des difficultés économiques et sociales, la classe politique est jugée corrompue, donc les Iraniens ont plus facilement tendance à se référer à des figures historiques respectées comme Cyrus. Enfin, les personnes qui vont à cette commémoration savent très bien que le régime n’apprécie guère les célébrations liées à l’époque préislamique, c’est donc une façon de provoquer les autorités.