FRANCE

Après Calais, le quotidien d’un Soudanais à Épinal : "Deux mois ici, et après ?"

Mubarak Yousif, un Soudanais de 25 ans, est arrivé à Épinal, dans le nord-est de la France, la semaine dernière.
Mubarak Yousif, un Soudanais de 25 ans, est arrivé à Épinal, dans le nord-est de la France, la semaine dernière.

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Il y a trois ans, Mubarak Yousif a fui la guerre civile au Darfour, dans l’ouest du Soudan. Après avoir traversé différents pays, ce jeune homme de 25 ans est arrivé en France, dans la "jungle" de Calais. Lorsque celle-ci a été évacuée, la semaine dernière, il a été conduit à Épinal, dans le nord-est du pays. Il s’est confié à France 24.

La guerre civile a éclaté au Darfour en 2003. Selon les Nations unies, elle a déjà fait plus de 300 000 morts et contraint plus de deux millions de personnes à se déplacer à l’intérieur du Soudan. Sans oublier les centaines de milliers de réfugiés qui se trouvent désormais à l’extérieur du pays.

Mubarak Yousif est l’un d’entre eux. Après avoir étudié l’anglais durant trois ans à l’université à Khartoum, il a décidé de quitter son pays à la suite de l’attaque de son village, Marla, par l’armée et des miliciens pro-gouvernementaux.

À l'université, à Khartoum, début 2013. Notre Observateur se trouve au milieu, avec la chemise bleue.

Il s’est alors rendu en avion en Jordanie fin 2013, où il est resté deux ans. C’est à cette époque que la rédaction des Observateurs de France 24 est entrée en contact avec lui.

>> Lire notre article : Réfugiés soudanais en Jordanie : "On a l’impression d’être délaissés par rapport aux Syriens"

Photo prise à Amman, en Jordanie, envoyée par notre Observateur en 2015.

Mubarak Yousif a ensuite été renvoyé vers le Soudan. De retour là-bas, il a décidé de reprendre la route pour rejoindre le Tchad, le Niger et la Lybie. Il a ensuite traversé la Méditerranée en bateau pour aller en Italie. Il est finalement arrivé en France cet été, où il a transité par Paris, avant de rejoindre le camp de Calais fin septembre. Sa famille, elle, se trouve toujours dans un camp au Soudan.

Notre Observateur avec une bénévole britannique à Calais, cet été.

"Quand j’ai pris le bus à Calais, je savais seulement que nous partions dans l’est de la France"

Quelques jours avant le démantèlement du camp, à Calais, ça n’a pas été facile car des gens ont volé des effets dans les tentes... Le 24 octobre, on nous a dit de monter dans des bus pour quitter le camp. Mon frère, qui était aussi là-bas, est parti à Nantes.

En ce qui me concerne, on m’a dit que j’allais aller dans l’est de la France, sans plus de précisions. J’ai alors pris le bus avec d’autres Soudanais, et nous sommes arrivés dans une ville dans la soirée. C’est seulement à ce moment-là que j’ai appris que nous étions à Épinal.

À notre arrivée, des gens [des membres de la Croix-Rouge et du personnel d’Adoma, une société qui construit et gère des logements sociaux, NDLR] nous ont demandé nos papiers et nous avons été répartis dans trois immeubles. J’ai été mis dans un appartement avec cinq autres Soudanais, également originaires du Darfour. Je les avais rencontrés à Calais. [Le lendemain, d’autres migrants sont arrivés dans la ville, NDLR.]

Dans les jours suivants, on nous a posé plein de questions : "Souhaitez-vous rester en France ? Êtes-vous marié ? Avez-vous de la famille en France ?" Je suis aussi allé à l’hôpital, où j’ai reçu des soins. Mais en dehors de ça, il ne s’est rien passé de particulier : on dort, on mange et c’est tout.

Vidéo tournée par notre Observateur, dans laquelle il montre l'appartement dans lequel il est logé avec cinq autres Soudanais.

"J’essaie d’apprendre le français tout seul"

On nous donne 30 euros par semaine pour que nous puissions faire des courses au supermarché : c’est le seul endroit où je suis allé jusqu’à présent. Les gens nous regardent un peu bizarrement, mais ça ne fait rien. Ce n’est pas forcément facile, en raison de la barrière de la langue, même si certains parlent anglais.

De mon côté, j’essaie d’apprendre le français tout seul. À Calais, il y avait une école, et j’avais commencé à recopier des phrases dans un livre. Mais ici, il n’y a pas de cours de français pour l’instant…

Notre Observateur essaie d'apprendre le français comme il peut.

Le livre récupéré à Calais par notre Observateur, pour apprendre le français.

Notre Observateur dans son appartement.

On m’a dit que je pouvais rester deux mois ici. Je ne sais pas ce qu’il va se passer après. Comme mes empreintes digitales ont été relevées en Italie, quand je suis entré dans l’Union européenne, je pourrais être obligé d’y retourner. Mais c’est en France que je veux rester, si j’arrive à avoir des papiers.

Désormais, je souhaite avant tout reprendre les études, car sans cela, je n’aurai pas de futur. J’aimerais devenir avocat et me trouver une femme par la suite.

Le cas de Mubarak Yousif relève de la "procédure Dublin", c’est-à-dire que l’examen de sa demande d’asile relève de l’Italie, le premier pays européen dans lequel il a été contrôlé. Bien que la France ait tout de même l’obligation d’examiner sa demande, elle peut demander à l’Italie de le "reprendre en charge", dans un délai de deux mois. Si l’Italie donne son accord – ce qui est peu probable – Mubarak Yousif pourra alors être transféré là-bas. Mais s’il n’est pas transféré, la France deviendra alors responsable de sa demande d’asile.

L'attestation de demande d'asile de notre Observateur.

En tout, 25 hommes soudanais en provenance de Calais sont arrivés à Épinal la semaine dernière. C’est Adoma qui s’occupe de leur hébergement et de leur accompagnement. Tous sont logés dans le même quartier, dans des immeubles du parc privé, à titre provisoire, le temps d’examiner leur situation. Certains pourraient ensuite être transférés vers des centres d’accueil pour demandeurs d’asile.

Selon la municipalité, c’est la préfecture des Vosges qui l’a informée de l’arrivée de ces migrants. Leur prise en charge est d’ailleurs entièrement financée par l’État.

Dans les Vosges, des migrants en provenance de Calais ont également été accueillis à Saint-Dié et Monthureux-sur-Saône. Ils sont une centaine en tout.