SYRIE

À Alep, "on enterre dans les jardins publics et les terrains vagues"

Photo montrant un jardin à Alep transrofmé en cimetière. Réseaux sociaux
Photo montrant un jardin à Alep transrofmé en cimetière. Réseaux sociaux

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L’armée syrienne et son allié russe mènent depuis le 22 septembre 2016 une nouvelle offensive d’envergure pour reprendre les quartiers est d’Alep, contrôlés par les groupes rebelles. Des centaines de civils sont morts sous les bombes. Après plus de quatre ans de combats dans la deuxième ville syrienne, les cimetières sont pleins. Faute de place, les morts sont enterrés à la va-vite dans des jardins publics et des terrains vagues explique notre Observateur, ambulancier dans les quartiers rebelles.

Environ 250 000 personnes vivent dans les quartiers est d’Alep. Dans cette zone, plus de 370 personnes, essentiellement des civils, dont 68 enfants, ont été tuées dans les bombardements aériens et d'artillerie depuis le 22 septembre, selon le l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH).

La partie est d'Alep se trouve sous les feux du régime syrien depuis sa prise par les rebelles, en 2012. Au fil des mois, les cimetières se sont remplis et les habitants ont dû trouver des alternatives pour enterrer leurs morts. Aucun bilan comptable précis recensant le nombre de morts depuis quatre ans n’est disponible, mais ils se comptent par milliers.

Depuis 2013, plusieurs jardins publics dans cette zone ont été transformés en cimetières, comme le jardin de Bustan Al-Qasr, le jardin des quartiers d’al-Firdaws, de Salaheddine et celui de Tariq al-Bab. Et depuis quelques mois, même les jardins saturent et certains sont contraints d’enterrer leurs proches sur des terrains agricoles ou des terrains vagues entre deux immeubles.

Vidéo montrant un jardin du quartier Bustan Al-Qasr, où l’on peut voir plusieurs tombes.

Un jardin dans le quartier al-Sukkari transforomé en cimetière.

Mohamad Abou Marwan est ambulancier à Alep.

"On met entre cinq et dix personnes dans la même tombe"

Quand nous trouvons des personnes mortes sur le lieu d’un bombardement, nous les emmenons toujours à l’hôpital le plus proche afin que leurs proches puissent les trouver facilement et procéder à leur identification formelle.

Le plus souvent, on propose à la famille d’ensevelir le défunt avec plusieurs personnes dans une même fausse, afin d’économiser de la place. Certaines familles refusent, car elles trouvent cela indigne. Avec des employés de l’administration locale [liée à l’opposition], nous essayons alors de les convaincre.

En juillet 2014, un activiste avait filmé plusieurs jardins où l’on peut voir les enfants jouer à côté des tombes.

Si les familles acceptent, le défunt est donc enterré dans une fausse commune dans un des jardins publics transformé en cimetière. Ces fausses sont creusées à la pelle par des volontaires, car les engins manquent cruellement dans les quartiers assiégés.

D’autres familles préfèrent s’occuper elles-mêmes de la dépouille de leur proche. Elles se chargent alors de lui trouver une place, parfois dans un terrain vague ou sur une parcelle dont ils sont propriétaires.

"On prend des photos de tous les petits détails qui pourraient servir à identifier la personne"

Beaucoup de victimes sont défigurées, ou ont le corps carbonisé, ce qui rend l’identification impossible. Ces personnes sont transportées au service de médecine légale [attention, si vous cliquez sur ce lien, certaines photos peuvent être choquantes, NDLR]. Il y en a un seul dans toute la zone rebelle, mais c’est un grand bâtiment où se trouve une grande morgue qui peut contenir plusieurs dizaines de corps.

Malheureusement, dans ce service, les volontaires n’ont pas les moyens de faire des tests génétiques afin d’établir l’identité du défunt. Ils réalisent toutefois un travail méticuleux de documentation destiné à préserver la mémoire du défunt. On prend beaucoup de photos, de tous les petits détails qui pourraient servir à identifier la personne. On photographie par exemple une ceinture, une chaussure, une bague, etc. Ensuite, on attribue au défunt un matricule et on l’enterre dans une fausse commune avec d’autres personnes non identifiées. Généralement, on met entre cinq et dix personnes dans la même tombe.

Les informations récoltées sur chaque défunt non identifié sont précieusement rangées dans un dossier et mises à disposition des habitants qui sont à la recherche d’un proche disparu. Parfois, il arrive que des habitants parviennent à identifier un proche. Mais cela reste rare malheureusement, et des dizaines de familles n’ont toujours pas retrouvé la dépouille d’un bien-aimé et ne peuvent toujours pas faire leur deuil.

En outre, et après ces trois dernières semaines de frappes intenses, le service de médecine légale commence à manquer de matériel. "Notre stock de housses mortuaires, de linceuls et de masques chirurgicaux notamment va bientôt s’épuiser. Et avec le durcissement du siège imposé par le régime, nous ne pourrons plus nous faire livrer de nouveau matériel", a indiqué un volontaire joint par France 24.