Un homme l’importune, elle lui retourne une paire de gifles : une vidéo publiée le 11 octobre montre une femme se défendre vigoureusement après une agression à caractère sexuel. Comme elle, de plus en plus de Saoudiennes osent affronter leur agresseur. Mais le harcèlement sexuel demeure une tare quotidienne. Un projet de loi de 2014, qui vise à punir ces agissements n’est toujours pas rentré en application.

Reprise par un média local, la vidéo publiée a été tournée sur un parking d’une ville saoudienne – dont le nom n’est pas précisé – dure une vingtaine de secondes. Après avoir été giflé, l’agresseur est également frappé par un autre homme, sous les coups duquel il s’enfuit.

La scène est assez commune en Arabie Saoudite. Regards pesants, paroles déplacées ou attouchements, le harcèlement prend plusieurs formes. Et c’est une plaie quotidienne, explique notre Observatrice (qui a requis l’anonymat) à Ryad :

"Les coupables devraient avoir une sanction financière, des répercussions sur leur emploi et leur nom affiché dans le journal"

L’Arabie Saoudite est un pays où il existe une réelle ségrégation dans la société, les hommes et les femmes ne se mélangent pas du tout. Beaucoup de femmes ne se sentent pas en sécurité lorsqu’elles marchent, car les hommes n’interagissent pas de manière naturelle avec elles.

Résultat : le harcèlement est un vrai problème au quotidien, surtout lorsque les femmes se retrouvent dans un environnement mixte. C’est surtout le cas dans le domaine du travail. Si une femme est importunée par un homme, il ne sera jamais renvoyé, il sera au mieux muté à un autre poste. Ici, la pratique veut en plus que la femme se comporte de manière très complaisante vis-à-vis des hommes, avec des formules de politesse, qu’elles montrent du respect, afin qu’ils se sentent gratifiés. Au-delà des gestes déplacés qu’ont certains hommes, c’est là pour moi une autre forme de harcèlement.

Mais, comme le confirme notre Observatrice, de plus en plus de femmes victimes osent répliquer. De nombreuses vidéos circulent sur Youtube, documentant ces cas de violences et la réaction des victimes.

Une femme se fait harceler dans une rue de la ville de Taëf en Arabie Saoudite, aux abords d'un centre commercial

En 2015, la vidéo de deux jeunes femmes harcelées par une horde d’hommes à Jeddah avait ravivé le débat autour de la loi punissant ces agissements.


Le problème est qu’il n’existe pas de loi claire en Arabie Saoudite pour punir les hommes coupables de harcèlement. Quel est la sanction si un homme jette un papier avec son numéro de téléphone à une fille ? S’il la touche ? Est-il nécessaire d’avoir un témoin ? Va-t-il en prison ? Aujourd’hui s’il existe une preuve, par exemple grâce à une vidéo, de la culpabilité d’un homme, il est arrêté et peut être emprisonné, mais ça reste aléatoire, il n’existe pas de cadre de loi précis.

Pour moi il est important d’avoir une loi très stricte, car ces agissements sont inacceptables. Les coupables devraient avoir une sanction financière, des répercussions sur leur emploi et que voir leur nom inscrit dans les journaux. On devrait aussi s’assurer que tous les agresseurs soient concernés par la loi, même ceux qui sont issus de familles importantes proches de la royauté.


"Beaucoup de gens voient encore les femmes travaillant dans un environnement mixte comme des traînées"

Hala Al-Dosari est une chercheuse spécialiste du système de santé et d'éducation saoudien. Elle est aussi blogueuse et activiste. Elle lutte pour l’amélioration de la condition féminine en Arabie Saoudite. Elle explique qu’un projet de loi visant à punir le harcèlement sexuel a bien été rédigé, mais qu’il n’a jamais été adopté.

En 2014, le Conseil de la Shura a rédigé un projet de loi contre le harcèlement dont les femmes sont victimes. Cette institution réunit 150 membres dont le rôle est de donner leur avis sur les projets de loi au Conseil des ministres ainsi qu’au Roi, qui ensuite décident ou non de les approuver. Le problème est qu’il existe un lobby très conservateur dans le Conseil de la Shura. Ses membres ont rejeté le projet de loi contre le harcèlement, car selon ce lobby il encouragerait les femmes à travailler dans un environnement mixte ! Le projet de loi a donc été rejeté la même année.

D’après Hala al-Dosari, avoir une loi est d’autant plus primordial que les femmes qui subissent le harcèlement sont souvent doublement victimes :

Un docteur a touché la poitrine d’une de mes amies qui effectuait un stage dans un hôpital. Elle a voulu dénoncer son acte, mais aucune procédure n’existe pour cela. À l’hôpital, le médecin était pourtant connu pour avoir ce type de comportement avec les jeunes élèves. Pour la venger, le frère de mon amie est venu frapper le médecin, mais sa famille a ensuite décidé qu’elle arrêterait son stage. C’est le grand problème que beaucoup de femmes rencontrent : une fois qu’elle apprend l’agression, la famille décide souvent de retirer la femme de son lieu de travail. Une loi permettrait donc de limiter le harcèlement à l’école, à l’université ou au travail sans pénaliser la femme.

Le chemin à parcourir pour voir une loi anti-harcèlement reste pourtant encore long :

Ce sujet est très sensible en Arabie Saoudite, où beaucoup d’habitants voient encore les femmes travaillant dans un environnement mixte comme des traînées. La tendance est plutôt à prendre la défense de l’agresseur.
C’est, de plus, très difficile d’attirer l’attention des gens sur la condition de la femme, car chaque tentative de l’améliorer est perçue comme une occidentalisation.

Le contexte politique et sécuritaire saoudien n’arrange rien :

C’est aussi très dur pour les activistes de militer pour cette cause, car la liberté d’expression est très restreinte en Arabie Saoudite, il n’existe aucun moyen pour la société civile de s’exprimer hors d’Internet. J’essaye donc de sensibiliser sur mon blog, mais sinon le seul moyen d’être actif est de quitter le pays.

Les lignes bougent malgré tout. En septembre, une pétition lancée par la Saoudienne Aziza al-Youssef pour demander l’abolition de la tutelle masculine sur les femmes a réuni plus de 14 000 signatures en un mois.