LIBYE

À Benghazi, les mines artisanales se désamorcent à mains nues

Un soldat de l'ANL démantèle une mine artisanale à main nue. Source: Janus the nameless
Un soldat de l'ANL démantèle une mine artisanale à main nue. Source: Janus the nameless

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À Benghazi, la deuxième ville libyenne, l’organisation de l'État islamique (EI) a laissé des engins explosifs improvisés un peu partout. Le travail de déminage, déjà très risqué pour un personnel formé qui démantèle des mines régulières, l’est encore davantage lorsqu’il est mené par des démineurs sans formation et équipement adéquats sur des mines artisanales de toutes sortes.

Des vidéos publiées ces derniers mois sur les réseaux sociaux montrent des combattants en train d’enlever, souvent tout au plus avec des gants et des pinces, des engins explosifs improvisés, armes non conventionnelles qui peuvent notamment être activées si l’on marche dessus. Ces hommes qui risquent leur vie à chaque seconde pour neutraliser le danger de ces mines artisanales, qui ciblent de façon non discriminée civils et forces terrestres, sont des soldats de l’Armée Nationale Libyenne (ANL), une force paramilitaire notamment formée d’officiers ayant fait défection de l’armée de Kadhafi, et ayant prêté allégeance au général Haftar qui s'est posé en héraut de la lutte contre les islamistes à Benghazi.

Exemple d'outils utilisés par les équipes de déminage. Photo envoyé par un de nos Observateurs.

Khaled (pseudonyme) est un soldat de l’ANL. Avant d’avoir été blessé au combat, il a participé à l’enlèvement de ces engins explosifs dissimulés dans les quartiers repris à l’organisation de l’Etat islamique (EI).

"Avec des pinces, j’ai pu en neutraliser des centaines, mais il y en a tellement... C’est un travail sans fin !"

À Benghazi, les zones de combats sont truffées de mines artisanales. C’est une arme privilégiée des combattants de l’EI. C’est un moyen de ralentir notre avancée. Il faut faire très attention, car des explosifs peuvent être actionnés à distance, avec un téléphone portable par exemple. Une fois ces quartiers reconquis, nous devons donc les passer au peigne fin.

Engins explosifs - Photo envoyée par un de nos Observateurs.

Les explosifs prennent différentes formes et sont dissimulés partout, même aux portes des maisons. C’est une façon d’empêcher les habitants de rentrer chez eux. Malgré notre expérience, beaucoup d’entre nous ont été blessés ou sont morts en tentant de les neutraliser. Nous ne bénéficions d’aucun équipement particulier pour les enlever. Un de nos officiers a été formé en France et nous a transmis son expertise. Chaque engin explosif requiert une approche différente. Avec des pinces, j’ai pu en neutraliser des centaines, mais il y en a tellement… C’est un travail sans fin !

Les soldats de l’ANL découvrent des engins explosifs de tout type qu’ils photographient et publient sur les réseaux sociaux.

Sur son compte Twitter, Janus The Nameless, un expert des questions relatives aux engins explosifs répertorie et classifie ce type d’armes qui prolifèrent et devient un problème majeur en Libye, afin notamment d’améliorer les méthodes de détection et d’évitement.

"Sur cette photo, l'Armée Nationale Libyenne utilise un détecteur d'explosifs qui ne marche même pas !"

Les activités d’enlèvement et de destruction des engins explosifs sont essentiellement menées par l’armée d’Haftar, le pays étant encore une zone de guerre donc difficile d’accès aux non combattants.

J’ai répertorié trois ‘types’ d’engins explosifs en Libye :

- Les 'Radio-Controlled Improvised Explosive (RCIED)' : engins explosifs improvisés radio. Ce sont tout type d’engins qui utilisent la détonation par signal radio. Il est fréquent qu’un téléphone portable soit utilisé pour ce genre d’explosion à distance.

Exemple d'engin explosif improvisé radio. 

- Mais aussi les "Victim-Operated Improvised Explosive Device (VOIED)": des engins explosifs improvisés déclenchés par la victime. L'activation est déclenchée par la personne qui marche ou roule dessus ou encore lorsque l’on touche un fil piège.

Exemple d'engins explosifs improvisés déclenchés par la victime.

- Enfin, il faut aussi inclure les "Vehicle-borne Improvised Explosive Device (VBIED)" : les engins explosifs improvisés montés sur véhicule, plus connus sous le nom de "voitures piégées". Ce type de véhicules chargés de tonnes d’explosifs est utilisé dans les attentats-suicide, ce qui est assez fréquent en Libye.

Exemple d'engins explosifs improvisés montés sur véhicule à Benghazi

Les formations et équipements manquent. Quand les combattants disposent d’équipements, ils préfèrent parfois ne pas les utiliser, car ils sont habitués à des méthodes plus artisanales. Sans compter que certains de leurs équipements ne sont même pas fonctionnels ! Sur cette photo, l’Armée Nationale libyenne utilise un détecteur d’explosifs qui ne marche pas ! C'est celui créé par un Britannique désormais en prison pour son arnaque.

Exemple d'équipements dont peut disposer l'ANL

L’UNMAS, programme des Nations Unies en Libye pour la lutte anti-mines, organise des formations notamment pour des ingénieurs militaires, pour détecter les zones à risques, mais les formations ne portent pas spécifiquement sur la détection et l’enlèvement des engins explosifs. Selon Paul Grimsley, responsable de ces formations pour l’UNMAS, "il faudrait que les besoins soient mieux identifiés, des équipes officiellement constituées et des demandes spécifiques des autorités libyennes formulées pour pallier le manque de formation et d’équipements."

Exemple de détecteur de bombes non fonctionnel utilisé en Libye

Mais la situation reste complexe en Libye. Le pays possède toujours deux gouvernements. Le gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, basé à Tobrouk (est), soutenu par l’ONU, n’est toujours pas reconnu par Khalifa Ghweil, chef de l’autre gouvernement, à Tripoli. Le parlement de l’Est, reconnu par la communauté internationale, n’a pas encore approuvé par vote le gouvernement de Fayez al-Sarraj. Le Général Haftar, qui a lancé une offensive militaire mi-2014 à Benghazi, a été reconnu commandant général de l’armée libyenne par le Parlement basé à Tobrouk en mars 2015, mais Haftar refuse pour l’instant de rejoindre le commandement militaire conjoint créé par le gouvernement d'union nationale (GNA) de d'Al-Sarraj pour combattre le groupe Etat islamique.

La guerre n’est pas terminée et la tâche est déjà immense. La Libye compte encore des mines terrestres et des restes explosifs laissés lors des précédentes guerres qui n'ont pas tous été démantelés à l’époque du Président Mouammar Kadhafi : campagne en Afrique du Nord pendant la Seconde guerre mondiale (1940-1943), la guerre égypto-libyenne (1977) et le conflit tchado-libyen (1978-1987), guerre civile de 2011. Le pays devra en plus s’attaquer aux engins explosifs improvisés auxquels même les forces du Général Haftar ont pu avoir recours pour palier le manque d’armes conventionnelles causé par un embargo sur les ventes d'armes à la Libye en vigueur depuis 2011.

Fabrication de grenades improvisées par un membre de l'Armée Nationale Libyenne.