MEXIQUE

Au Mexique, les transsexuelles ne veulent "plus se faire assassiner"

Mobilisation le 4 octobre à Mexico, afin de réclamer justice après l'assassinat de Paola Ledezma, dont le corps se trouve dans ce cercueil. Photo publiée sur la page Facebook du "Centro de Apoyo a las Identidades Trans".
Mobilisation le 4 octobre à Mexico, afin de réclamer justice après l'assassinat de Paola Ledezma, dont le corps se trouve dans ce cercueil. Photo publiée sur la page Facebook du "Centro de Apoyo a las Identidades Trans".

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Quatre femmes transsexuelles ont été assassinées au Mexique au cours des deux dernières semaines. Loin d’être des cas isolés, ces drames mettent en lumière la vulnérabilité des personnes transsexuelles  – essentiellement les femmes – dans ce pays, violentées, stigmatisées et discriminées au quotidien, comme en témoigne notre Observatrice.

Le 30 septembre, Paola Ledezma, une travailleuse du sexe transsexuelle, a reçu deux balles alors qu’elle se trouvait dans une voiture avec un homme, à Mexico. Celui-ci était armé selon les collègues de Paola Ledezma qui ont accouru sur place après avoir entendu des tirs. L’homme a alors immédiatement été arrêté par la police.

Arrestation de l’homme suspecté d’avoir tué Paola Ledezma par la police. Capture d’écran d’une vidéo diffusée par le "Centro de Apoyo a las Identidades Trans" sur sa chaîne Youtube. France 24 a choisi de ne pas diffuser l’intégralité de la vidéo, celle-ci montrant également le corps de la victime gisant dans la voiture.

Cet homme a néanmoins été libéré deux jours plus tard, faute de preuves suffisantes pour l’inculper pour homicide, selon le juge ayant examiné l’affaire. Une pétition a alors été mise en ligne et une trentaine de personnes se sont rassemblées à Mexico, le 4 octobre, afin d’exiger que l’affaire soit réexaminée.

Mobilisation le 4 octobre. Photo publiée sur la page Facebook du "Centro de Apoyo a las Identidades Trans".

Moins médiatisés, trois autres assassinats de femmes transsexuelles ont également été répertoriés depuis deux semaines par le "Centro de Apoyo a las Identidades Trans" (CAIT), une ONG luttant pour les droits des transsexuels. Deux d’entre elles – dont on ignore le nom – ont été tuées le 29 septembre et le 7 octobre, à Tijuana (Basse-Californie) et Coyuca de Benítez (Guerrero). Une troisième, Itzel Durás Castellanos, a été poignardée le 8 octobre à Comitán de Domínguez (Chiapas).

"L’impunité prévaut dans la totalité des assassinats"

Rocio Suárez travaille pour le CAIT.

Lorsque des personnes transsexuelles sont assassinées, l’impunité prévaut dans la totalité des cas. Par conséquent, nous n’avons pas du tout confiance en la justice et certaines transsexuelles ne portent même plus plainte en cas de problème, ce qui alimente encore davantage l’impunité.

"Nous sommes si nombreuses que leurs balles ne seront pas suffisantes. Mémoire, vérité et justice pour Paola et toutes les femmes trans". Image publiée sur la page Facebook du "Centro de Apoyo a las Identidades Trans".

"Beaucoup de gens pensent encore qu’il s’agit d’une 'maladie' ou d’une 'déviation'"

Ces assassinats ne sont pas le fruit du hasard : les personnes transsexuelles restent stigmatisées et discriminées au Mexique, en raison des préjugés qui perdurent à leur encontre. Beaucoup de gens pensent qu’il s’agit d’une "maladie", d’une "déviation" ou encore d’un "trouble". Les hommes qui "se transforment en femmes" sont souvent traités de "pédés", de "putains"…

Ces préjugés existent également ailleurs en Amérique latine, où le machisme et sexisme sont encore très ancrés. Je pense qu’ils sont liés au manque d’informations concernant la question de l’identité de genre. En effet, traditionnellement, on a tendance à penser que ce sont nos organes génitaux qui déterminent si l’on est un "homme" ou une "femme", alors qu’on peut avoir des organes masculins et de se sentir "femme", et vice versa.

"Il est très compliqué de trouver un emploi pour une femme transsexuelle"

En raison de ces préjugés, les transsexuelles sont souvent rejetées par leur propre famille ou leurs voisins. Beaucoup sont donc contraintes de quitter leur foyer, généralement pour rejoindre les grandes villes. Là-bas, elles parviennent parfois à s’épanouir, mais ce n’est pas toujours le cas, en raison des discriminations qui prévalent dans tous les domaines : éducation, santé, logement, etc. [Les discriminations liées au genre sont pourtant interdites par la Constitution et la Loi fédérale pour prévenir et éliminer la discrimination. En revanche, elles ne sont évoquées nulle part dans le code pénal fédéral, NDLR.]

Par exemple, il est très compliqué de trouver un emploi pour une femme transsexuelle si sa carte d’identité indique qu’elle est un homme. En effet, seul le code civil du District Fédéral autorise les individus à changer leur nom et leur sexe sur leur acte de naissance. Il faudrait que des textes similaires s’appliquent également dans les autres États mexicains. [Beaucoup de transsexuelles se retrouvent ainsi contraintes de se prostituer, NDLR.]

"Sans notre mobilisation, le corps de Paola Ledezma aurait sûrement fini dans une fosse commune"

Comme beaucoup de transsexuelles n’acceptent pas d’avoir un nom masculin sur leurs documents d’identité, il est fréquent qu’elles n’en aient pas du tout avec elles. En cas d’assassinat, on se rend d’ailleurs compte qu’on connait rarement le nom légal de la victime. Il est donc souvent difficile de retrouver sa famille.

C’est ce qui s’est passé avec Paola Ledezma. Nous avons dû faire des recherches pour retrouver son vrai nom et sa famille. D’ailleurs, sans notre mobilisation, personne n’aurait réclamé justice pour elle et son corps aurait sûrement fini dans une fosse commune.

Tweet du "Centro de Apoyo a las Identidades Trans" destiné à retrouver la famille de Paola Ledezma : "Aidez-nous à trouver la famille de Paola, dont le nom de famille présumé est Ledesma Gonzalez, de Playa del Carmen, Campeche. Trans assassinée à Mexico. Partagez"

L'endroit où Paola a été enterrée. Photo publiée sur la
page Facebook du "Centro de Apoyo a las Identidades Trans".

Un autre problème auquel sont confrontées les personnes transsexuelles est qu’il existe un seul centre au Mexique où elles peuvent recevoir un traitement hormonal. Mais il y a souvent des pénuries de médicaments, le personnel est débordé… Du coup, beaucoup s’administrent elles-mêmes des hormones ou des substances comme le collagène, qui peuvent affecter leur santé à moyen et long terme.

Selon le CAIT, 280 personnes transsexuelles ont été assassinées au Mexique depuis 2007. Mais ce chiffre est probablement bien en deçà de la réalité, puisque l’ONG a uniquement répertorié les cas recensés par les médias sur Internet ou par des associations. Le Mexique est le deuxième pays le plus meurtrier au monde pour les transsexuels, après le Brésil.