Une femme en tenue militaire, contrainte de patauger dans la boue et de courir au milieu de la foule : cette scène s’est déroulée le jour de son mariage avec un militaire, le 28 août, à Sévaré, une commune proche de Mopti, dans le centre du Mali. Selon nos Observateurs, cette tradition est bien ancrée dans plusieurs corps de métiers, même si elle ne fait pas l’unanimité.

Dans cette vidéo, qui dure près de quatre minutes, l’ambiance est festive. On entend notamment de la musique et des sifflets. Puis, on voit arriver un groupe d’hommes en treillis, entourant une femme élégamment coiffée, vêtue d’une tenue militaire et portant un gros sac à dos.

Ils la font alors tomber dans la boue, puis la forcent à rester au sol durant quelques secondes. "C’est bon, c’est bon !", disent quelques-uns, pour signifier que l’épreuve est finie. Elle se relève ensuite et commence à trottiner au milieu des hommes, qui l’accompagnent en chantant. L’exercice s’arrête, puis reprend. La mariée n’a pas l’air particulièrement contente de ce qui lui arrive.

Vidéo tournée le 28 août à Sévaré, dans le centre du Mali, par Harouna Aliou Maiga.

"La mariée a dû passer le reste de la journée dans cette tenue"

Harouna Aliou Maiga est étudiant en communication et en journalisme. Il a tourné cette vidéo lors de ce mariage auquel il était invité.

Après la signature à la mairie, les amis de la mariée l’ont cachée. C’était une sorte de jeu : ils savaient que les amis du mari – des collègues de l’armée – allaient la retrouver, ce qui s’est bien sûr passé. Ils lui ont alors donné des habits militaires et lui ont dit de les enfiler. Mais elle était au courant qu’ils allaient lui demander ça.

Ensuite, ils l’ont traînée dans la boue et l’ont fait courir, tout en scandant des chants militaires – qui n'avaient donc rien de misogyne. Mais ça n’a duré que quelques minutes, comme on le voit dans la vidéo.

Par contre, elle a dû passer le reste de la journée dans cette tenue : elle est même allée au restaurant comme ça dans la soirée. Dans notre pays, on loue généralement les robes de mariée, donc la robe a ensuite été rendue.

Au Mali, c’est la coutume lorsqu’une femme se marie avec un militaire. Il s’était d’ailleurs passé exactement la même chose lors du mariage de mon frère. Je pense que c’est une manière de dire à la mariée : "C’est comme ça que ton époux travaille au quotidien."

Parfois, les amis de la mariée – ou les amis du marié qui ne sont pas militaires – proposent une somme d’argent aux militaires, pour qu’ils ne la maltraitent pas. S’ils acceptent, ils la laissent tranquille et se répartissent l’argent entre eux. Mais ils peuvent également refuser.

Cela dit, j’ai déjà entendu parler d’un mariage lors duquel les rôles avaient été inversés. La mariée était policière, donc c’était son mari qui avait dû porter son uniforme et utiliser son sifflet.


Bien que ce bizutage ne soit pas systématique chez les militaires, d’autres Observateurs maliens racontent avoir déjà assisté à des scènes semblables lors de différents mariages. Il arrive ainsi que la mariée soit également contrainte de ramper au sol ou de porter un fusil par exemple.

"J’ai dû réaliser quelques exercices militaires et entonner des chants militaires"

Fatimata Haïdara a elle-même été bizutée lors de son mariage avec un militaire en 2010, à Mopti également.

Le jour de mon mariage, j’ai dû réaliser quelques exercices militaires et entonner des chants militaires. Je n’avais pas été informée officiellement que les amis de mon mari allaient me demander ça, mais je savais très bien que ça allait se passer… Ça ne m’a pas dérangée, au contraire. J’étais très contente, car tout s’est déroulé dans une bonne ambiance.


Une coutume qui n’est pas du goût de tous

La plupart de nos Observateurs tiennent un discours semblable. Selon eux, ce bizutage se déroulerait généralement dans une ambiance festive et ne déplairait pas aux femmes.

Pourtant, cette coutume ne fait pas l’unanimité. "Parfois, certaines femmes se plaignent. Elles disent qu’elles ne se sentent pas bien ou qu’elles sont malades, pour y échapper", confie Harouna Aliou Maiga. Un autre Observateur indique : "Il arrive qu’il y ait des incompréhensions ou que la mariée et ses proches se fâchent, s’ils n’ont pas été avertis par exemple, mais c’est rare."


D’autres corps de métiers concernés

Bien que ce bizutage concerne essentiellement les militaires, d’autres métiers sont également concernés. "Ma grande-sœur s’est mariée avec un chauffeur de bus. Ses amis lui ont donc demandé de changer le pneu d’un bus", raconte Harouna Aliou Maiga. "Quand le mari est mécanicien, il arrive que ses amis jettent de l’huile de moteur sur sa femme. Quand il est menuisier, ils peuvent lui demander de couper du bois. S’il est enseignant, elle peut être amenée à écrire 1+1 sur un tableau ou une ardoise", renchérit Fati Haïdara. "Je suis allé au mariage d’un ami boulanger : sa femme a été amenée à la boulangerie, où elle a dû mettre la pâte à pain dans une machine, en portant le blouson vert du boulanger", raconte un autre.



Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone