Symbole de la révolte contre le régime syrien qui l’assiège depuis 2012, la ville de Daraya a accepté le 25 août un accord au terme duquel la population sera évacuée dans sa totalité. Le résultat contraint de cinq années de violences acharnées du régime sur cette ville de la banlieue de Damas, analyse notre Observateur. Daraya passera sous contrôle de l’armée régulière. Ses habitants ont fait des adieux difficiles à leur ville, partageant de nombreuses photos sur les réseaux sociaux.

Située au sud-est de Damas, dans la vaste zone agricole de la Ghouta orientale, Daraya est une des villes emblématiques de la révolution syrienne. Un mouvement pacifique y a émergé dès les premiers mois de la révolution en 2011. Nombre de ses leaders, comme Ghiyath Mattar, ont été arrêtés et tués par les forces du régime.

En août 2012, le massacre de 700 personnes perpétré par les forces du régime avait déclenché une vague de départs parmi les habitants. En novembre de la même année, le régime a instauré un siège sur la ville. Aujourd’hui, il ne reste que 5 000 habitants – environ 1 000 combattants et 4 000 civils – dans cette ville qui en comptait 250 000 avant le conflit.

Sur Facebook, des photos d’habitants se recueillant sur la tombe de leurs proches, où ils craignent de ne plus pouvoir revenir, sont largement partagées.

"C’est la dernière fois que je te prends dans mes bras et que je sens ton odeur. C’est le dernier au revoir, le plus dur depuis le jour où est mort cet époux."

"On laisse notre terre sans savoir quand on reviendra, ni si on pourra vraiment revenir"

Karam al-Shami, il fait partie du conseil local de Daraya, et a photographié l’évacuation de la ville ce matin :

C’est vraiment très dur pour nous. Depuis cinq ans, on se bat contre le régime, on demande la liberté, la démocratie, l’arrêt de la corruption. Petit à petit on a glissé dans un conflit armé, on a été assiégés pendant quatre ans, bombardés constamment par l’aviation syrienne, et maintenant on doit quitter notre ville. C’est un échec, on est très frustrés de voir que finalement la communauté internationale n’aura rien fait pour empêcher cette situation. Aujourd’hui on part, on laisse notre terre sans savoir quand on reviendra, ni si on pourra vraiment revenir un jour. On a vraiment le sentiment que le régime veut rayer Daraya de la carte en expulsant tous ses habitants, dans le futur il n’autorisera que ses partisans à y vivre.

L’activiste a partagé plusieurs photos sur sa page Facebook, dont l’une montre une personne âgée quittant la ville.

"Aujourd'hui il va s'exiler, après soixante-dix ans sur sa terre"

C’était vraiment très dur pour lui, il pleurait beaucoup, il disait qu’il a 70 ans et que jamais il n’avait dû quitter Daraya.

Plusieurs photos des premiers évacués ont aussi circulé :

"Daraya en ce moment : début de l'évacuation des civils de la ville"

"Daraya commence l'évacuation de ses civils"

L’accord signé jeudi prévoit qu’en 72 heures, la ville soit totalement évacuée. Les combattants des deux groupes rebelles présents à Daraya – la "Brigade des martyrs de l’Islam" et les "Soldats de Sham", affiliés à l’Armée Syrienne Libre – ont commencé à être conduits en bus vers la région d’Idlib. Située à 300 km au nord de Damas, elle est contrôlée par les groupes réunis sous la coalition de l’Armée de la Conquête, qui réunit des groupes salafistes et djihadistes, dont l’ex-Jabhat al-Nosra.

Les civils sont eux évacués vers la Ghouta orientale, dans des zones contrôlées par le régime. Les Nations unies considèrent la situation comme "extrêmement grave". Dans un communiqué, l’envoyé spécial de l'ONU sur la Syrie, Staffan de Mistura, affirme avoir été mis au courant de l’accord la nuit dernière. "L’ONU n’a pas été consultée ni impliquée dans les négociations", dit-il. "Il est impératif que les habitants de Daraya soient protégés lors de l’évacuation qui a lieu, et que cette évacuation soit volontaire". Certains habitants ont été évacués d’autres quartiers assiégés vers des zones contrôlées par le régime. Interrogé par la rédaction des Observateurs de France 24 sur le rôle que l’ONU va jouer dans l’observation et la protection des civils évacués, un porte-parole de Staffan de Mistura a refusé de s’exprimer.

La violence des bombardements a eu raison de la détermination des habitants

Jusqu’à présent, le conseil local et les groupes rebelles de Daraya avaient toujours refusé de conclure un accord avec le régime, contrairement à d’autres villes et quartiers assiégés. Le régime refusait en effet la condition sine qua non de Daraya : la libération des 2 400 habitants de la ville emprisonnés dans les geôles syriennes.
Notre Observateur explique que la violence des bombardements du régime syrien aura eu raison de leur détermination :

Cela fait quatre ans qu’on vit sous les bombes et les barils de dynamite envoyés par l’aviation syrienne, tout en étant assiégés. La situation a empiré au début de l’année 2016 car l’armée syrienne s’est emparée d’une autre partie de Daraya qui nous permettait jusqu’alors de nous approvisionner malgré le siège. C’est donc devenu impossible de faire entrer quoi que ce soit comme nourriture. En mai, un convoi des Nations unies devait nous livrer de l’aide humanitaire mais il a été empêché de rentrer au dernier moment. Et en juin quand un convoi est enfin venu il était largement insuffisant.

Ces dernières semaines, l’utilisation de bombes incendiaires a énormément augmenté. Le seul hôpital de Daraya a été visé il y a une dizaine de jours.

La reprise de Daraya est une victoire symbolique mais aussi stratégique pour le régime syrien. La proximité de la base militaire de Mezze, où sont regroupées un grand nombre des forces du régime, fait de Daraya une zone importante à contrôler.

L’avenir des habitants de Daraya est donc très incertain. En plus des rebelles, certains hommes de la ville vont se rendre à Idlib. C’est le cas de Karam al-Shami :

"Je n’ai pas le choix : je n’ai pas fait mon service militaire, ce qui me met en grand danger si je me trouve dans une zone contrôlée par le régime syrien. Tous les hommes ayant refusé de faire le service militaire ou ayant fait défection de l’armée régulière vont aller à Idlib. C’est aussi le cas des activistes. Je ne sais pas du tout ce que je vais faire une fois que je serai là-bas. J’aimerais aller voir ma famille qui est réfugiée en Égypte mais je n’ai ni carte d’identité ni passeport."
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