Depuis des années, de nombreux Cubains et Haïtiens tentent de rejoindre les États-Unis, afin de fuir la pauvreté ou les problèmes politiques. Mais ce mouvement migratoire s’est intensifié et complexifié ces derniers mois : certains traversent désormais une dizaine de pays latino-américains – dont le Brésil – avant d’arriver à la terre promise, bien que Cuba et Haïti se trouvent à proximité des côtes américaines. La suite du récit de nos Observateurs, étape par étape, de leur voyage coûteux et risqué.

Les Cubains et les Haïtiens n’ont jamais été aussi nombreux à arriver aux États-Unis. Si les raisons respectives qui les poussent à quitter leur pays ne sont pas forcément les mêmes, ils empruntent le même chemin tortueux à travers l'Amérique latine, à l'image de Johnny et d'Anita (pseudonyme).

Le premier est Haïtien. Il a quitté son pays avec sa femme peu après le séisme de 2010 pour rejoindre le Brésil, où il a travaillé comme maçon durant quatre ans, avant que la crise économique ne l'incite à repartir, vers les États-Unis cette fois.

La seconde est Cubaine. Elle a vendu sa maison afin d'entamer un long trajet pour rejoindre les États-Unis, laissant son mari et son fils sur place. Ces derniers devraient la rejoindre plus tard, si elle parvient à s’installer dans le pays de l'oncle Sam.

>> Lire la première partie de cet article, dans laquelle Johnny et Anita (pseudonyme) racontent leur voyage jusqu'à la ville colombienne de Turbo : Des Caraïbes aux États-Unis, via l’Amérique latine : l’interminable périple des migrants haïtiens et cubains (1/2)


Carte montrant les différentes routes empruntées par les Cubains et les Haïtiens afin de rejoindre les États-Unis :

Exemples de trajets réalisés par les Cubains (en bleu) et les Haïtiens (en rouge). À partir de la Colombie, tous empruntent un chemin relativement similaire, à travers l'Amérique centrale (en vert).


ÉTAPE 3
DE LA COLOMBIE AU PANAMA : RISQUER DE MOURIR, EN MER OU DANS LA FORÊT

À partir de Turbo, la plupart des migrants ont réussi à traverser la frontière panaméenne clandestinement, comme l’explique notre Observateur Johnny :

Il existe deux options pour aller au Panama : marcher à travers la jungle du Darién durant des jours, ou prendre un bateau commercial pour traverser le Golfe d'Urabá, ce qui coûte 40 dollars par personne [35 euros]. J’ai choisi la seconde option car c’est bien plus rapide, même si c’est dangereux. [Des naufrages font régulièrement des morts. Certains migrants voyagent en effet à bord d'embarcations illégales, où la sécurité n'est pas garantie comme sur les bâteaux commerciaux, NDLR.]

On était une quinzaine sur le bateau : il y avait des Haïtiens, des Cubains, mais également des Africains. [Des Congolais, des Ghanéens, des Sénégalais, des Maliens, des Guinéens, des Gambiens, des Somaliens, des Angolais, des Érythréens, des Camerounais, des Togolais ou encore des Sierra-Léonais réalisent ce trajet, de même que des Asiatiques, originaires du Népal, du Pakistan, du Bangladesh ou encore de l'Afghanistan, NDLR.]


Trajet en bateau entre Turbo et Sapzurro, une ville panaméenne à la frontière avec la Colombie. Photos publiées le 10 août dans le groupe Facebook "Albergue Turbo Cubans for Freedom". Photos floutées par France 24.


Photo publiée le 17 mars sur la page Facebook "QUE PASEN LOS CUBANOS", avec la légende suivante : "Ce sont les bateaux qui font la traversée entre Turbo et la plage La Miel [au Panama, NDLR]." Photo floutée par France 24.


De son côté, Anita (pseudonyme) a décidé de traverser le Darién à pied, avec d’autres Cubains :

Quand nous avons quitté Turbo, nous étions 150, nous nous sommes organisés en petits groupes. Ça a été horrible : nous avons marché pendant sept jours, et nous avons parfois dû nager, car les rivières étaient en crue. Certains sont d’ailleurs tombés malades : ils ont été grippés. Nous étions partis sans guide, pour économiser de l’argent, et nous nous sommes perdus à un moment. Mais nous avons croisé quelqu’un qui nous a indiqué le chemin… Heureusement, tout le monde s’en est sorti, grâce à l’entraide. Par exemple, les Haïtiens nous ont donné à manger durant les deux derniers jours, car nous n’avions plus rien.


Vidéos tournées dans la jungle du Darién et transmises à France 24 par l'un de nos Observateurs haïtiens. Vidéos éditées par notre journaliste Alexandre Capron.


La région du Darién est particulièrement dangereuse pour les migrants, en raison de la présence de plusieurs groupes armés, se livrant notamment au trafic de drogues et d’êtres humains. Il arrive par exemple que des migrants soient contraints de devenir des "mules" – un terme désignant les personnes traversant les frontières en transportant de la drogue.


Photo prise dans la jungle du Darién par un migrant cubain.


Campement de migrants à Puerto Obaldia, au Panama. Vidéo publiée sur la page Facebook "QUE PASEN LOS CUBANOS".


ÉTAPE 4
FRANCHIR DES FRONTIÈRES FERMÉES EN AMÉRIQUE CENTRALE

La suite du voyage à travers l’Amérique centrale est tout aussi dangereuse et compliquée, notamment depuis la fermeture de la frontière du Nicaragua avec le Costa Rica en novembre 2015, face à l'ampleur du flux migratoire. Le Costa Rica et le Panama l’avaient alors imité par la suite, pour éviter de se retrouver avec un trop grand nombre de migrants bloqués sur leurs territoires respectifs.

Johnny témoigne des difficultés rencontrées par les migrants pour poursuivre leur route vers le nord :

Nous avons traversé le Panama en bus jusqu'à la frontière avec le Costa Rica, mais elle était fermée. Nous avons attendu un mois sur place, puis nous avons finalement obtenu des papiers nous autorisant à traverser le pays dans un temps limité, sans trop savoir pourquoi...

Ensuite, nous avons voyagé en bus jusqu'à la frontière avec le Nicaragua : elle était aussi fermée. Nous avons attendu un mois à nouveau, mais la situation ne s’est pas débloquée cette fois-ci. Du coup, nous avons payé un passeur 800 dollars [707 euros] et traversé la frontière avec lui à pied, dans la forêt. Nous avons remonté tout le Nicaragua pendant trois jours, à pied, puis il nous a laissés près du Honduras.


Selon Guerline Jozes, membre de "Haitian Bridge Alliance"  – une association américaine aidant les Haïtiens arrivant à San Diego, en Californie – tous les migrants ne s’en sortent pas aussi bien que Johnny au Nicaragua :

Environ 80 % des Haïtiens nous ont dit que leur passeur les avaient abandonnés à mi-chemin. Ils font alors généralement demi-tour, pour reprendre un autre passeur, ce qui leur coûte plus d’argent que prévu.


Campement de migrants à Peñas Blancas, à la frontière entre le Costa Rica et le Nicaragua. Photo publiée sur la
page Facebook "QUE PASEN LOS CUBANOS".


Johnny poursuit :

Arrivés au Honduras, on nous a donné un laissez-passer temporaire pour traverser le pays : nous avons alors pris un bus jusqu’à la frontière avec le Guatemala, qui nous a coûté 70 dollars par personne [62 euros]. Ensuite, nous avons dû payer un passeur pour entrer au Guatemala, où nous avons repris un bus.

Quand nous sommes arrivés au Mexique, nous avons eu un laissez-passer au bout de deux jours. Nous avons alors traversé tout le pays en bus, avant d’arriver à la frontière américaine, début juillet. Nous avons passé quelques jours sur place, avant d’obtenir le I-94, comme la plupart des Haïtiens. [Ce document leur permet de rester plusieurs années aux États-Unis, NDLR.]


Pour parvenir à leur objectif, Johnny et sa famille ont ainsi voyagé durant trois mois et dépensé 7500 dollars (soit 6620 euros). C’est relativement peu, si l’on en croit Guerline Jozes : "Généralement, ce trajet dure trois à six mois et coûte jusqu’à 6000 dollars par personne [soit 5300 euros, NDLR]."

Mais tous les migrants ne parviennent pas à aller jusqu’au bout. Beaucoup meurent en chemin, victimes de groupes illégaux, terrassés par la faim, la fatigue ou encore la maladie. Quant à Anita (pseudonyme), elle se trouve toujours au Mexique.




Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone