CONGO-BRAZZAVILLE

Au Congo-Brazzaville, la pêche des raies Mobula fragilise une espèce vulnérable

Raies dépecées sur la plage de Songolo, à Pointe-Noire. Crédit : Max.
Raies dépecées sur la plage de Songolo, à Pointe-Noire. Crédit : Max.
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À Pointe-Noire, ville côtière congolaise, des raies Mobula se retrouvent régulièrement prises au piège dans les filets des pêcheurs. Elles sont ensuite vendues sur des marchés locaux. Une pratique dangereuse puisque l’espèce, cousine de la célèbre raie Manta, est classée comme vulnérable depuis 2009 par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

C’est un habitant de Pointe-Noire qui a alerté la rédaction des Observateurs de France 24. Il se rend régulièrement sur la plage de Songolo, et s’est aperçu que des raies y sont dépecées par les pêcheurs.

Raies pêchées sur la plage de Songolo à Pointe-Noire. Crédit : Max.

'Ils tuent les raies capturées pour les vendre"

Je vais souvent courir sur la plage de Songolo, où je vois des pêcheurs traditionnels qui tuent les raies qu’ils ont capturées pour les vendre. Parfois, il n’y a plus que des restes quand j’arrive.

Raie morte sur la plage. Crédit : Max.

Des femmes sont présentes sur la plage, elles achètent aux pêcheurs la chair du poisson pour la revendre sur les marchés de Sympathique, de Siafoumou et de Faubourg, tous trois à Pointe-Noire. La raie entière y est vendue entre 40 000 et 50 000 francs CFA [entre 60 et 76 euros environ], en fonction de la taille. Il y a beaucoup de gens qui en achètent, même si la plupart des autres poissons sont moins chers.

Contacté par Les Observateurs, le directeur départemental de la pêche de Pointe-Noire, Antoine Missamo, veut relativiser le phénomène. “La pêche des raies survient accidentellement quand elles se prennent dans les filets des pêcheurs locaux”, affirme-t-il. “Mais l’espèce n’est pas du tout convoitée, les pêcheurs ne la ciblent pas car les raies sont très grandes et détruisent leurs filets, ce qui leur coûte cher”. Les raies Mobula, tout comme les raies Manta, ne font l’objet d’aucune protection particulière au Congo-Brazzaville.

 

Raie pêchée sur la plage de Songolo, à Pointe-Noire. Crédit :Max.

“La pêche accidentelle a un effet destructeur sur les raies, qui n’ont pas une grande capacité reproductrice”

Rachel Graham est biologiste et fondatrice de MarAlliance, une fondation privée qui conduit des recherches sur les raies et milite pour leur protection. La spécialiste a visionné les photos de notre Observateur. Selon elle, il s’agit de raies Mobula Rochebrunei, une espèce classée comme vulnérable par l’UICN, la catégorie suivante étant "en danger".

"Même si la vente de ces raies est le résultat de prises accidentelles et qu’elle n’est pas menée à une grande échelle, elle a des impacts très nocifs sur l’espèce, qui n’a pas une capacité reproductive suffisante pour y faire face. La raie Mobula a une période de gestation d’un an et met au monde rarement plus de deux petits. Et elles ne peuvent se reproduire que tous les deux ou trois ans.

"Peut-être le directeur départemental de la pêche a-t-il raison et qu’il ne s’agit que d’une pêche artisanale qui ne vise pas les raies directement. Mais le problème, c’est qu’on n’en sait rien : il y a une absence totale de données sur les raies vivant le long des côtes du Congo-Brazzaville, et de manière plus générale en Afrique de l’Ouest.

En 2010, des collègues dans ce pays m’avaient transmis des photos et des informations selon lesquelles la pêche des raies Mobula et Manta était en augmentation. J’ai essayé d’obtenir des financements pour conduire une recherche approfondie dans la région côtière frontalière du Congo-Brazzaville et du Gabon, afin de confirmer ou infirmer cette hypothèse. Mais aucun donneur n’a accepté de me soutenir et personne ne m’a donné les raisons de ces refus. On ne sait donc toujours pas combien de raies sont présentes, comment leur population évolue et les facteurs qui l’affecte.

“On ne connaît pas la répercussion de la pêche industrielle sur les raies du Congo”

On a cependant de grandes inquiétudes, car un des facteurs menant à l’augmentation de la pêche de ces raies est la demande du marché chinois. Il est friand de leurs branchies, utilisées comme remède dans la médecine traditionnelle. Les nombreuses communautés chinoises qui sont désormais implantées en Afrique engendrent une hausse de cette demande.

On ne sait pas non plus quelle est la répercussion de la pêche industrielle sur les raies du Congo-Brazzaville et du Congo voisin. De grosses embarcations chinoises, japonaises, espagnoles, portugaises et françaises y pêchent, or on sait que les raies Mobula et Manta capturées par erreur puis relâchées par ces gros bateaux ne survivent pas. On demande à ce que 5 % des bateaux soient équipés d’observateurs des organisations régionales de gestion de la pêche (ORGP), qui déterminent les quotas de poissons pêchés dans chaque zone. Mais cela est très compliqué à mettre en place en raison des refus de ces navigateurs”.

Il existe neuf espèces différentes de raies Mobula et trois espèces de raies Manta. Elles sont très méconnues, la recherche les concernant ayant été réalisée ces dix dernières années seulement.

En 2013, les raies Manta ont été ajoutées sur l’annexe II de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvage menacées d’extinction (Cites). Elle regroupe les espèces qui pourraient devenir en voie d’extinction si le commerce de leur population n’est pas étroitement contrôlé. Les États signataires se sont engagés à contrôler leur reproduction et leur pêche. En septembre 2016, la Cites décidera d’inscrire ou non les neufs espèces de raies Mobula sur l’annexe II. Le Congo-Brazzaville n’est pas signataire de la Cites.