Face à la montée des eaux et l’érosion qui grignote leur île, la majorité des habitants de Shishmaref, en Alaska, s’est prononcée en faveur de la relocalisation du village. Pourtant, rien n’est encore acté : le coût du déménagement est estimé à plus de 180 millions d’euros, un budget dont Shishmaref ne dispose pas à l’heure actuelle.

"Je crois que je vais commencer à faire mes valises !" s’est exclamé le 16 août sur Instagram Dennis Davis, un habitant de Shishmaref. Appelé à se prononcer le même jour sur l’avenir de leur village, les résidents ont en effet considéré que le déménagement représentait la meilleure solution. Selon le journal local Alaska Dispatch News, 94 personnes ont voté pour leur relocalisation. Le vote est cependant serré : 78 habitants ont en effet préféré la seconde option proposée, c’est à dire l’aménagement de l’île.


Cette communauté Inupiat Eskimo de 600 habitants, établie sur la petite île de Sarishef au nord du détroit de Béring, subit depuis plus d’un demi-siècle les répercussions du réchauffement climatique. Les tempêtes et la fonte du permafrost, sol dont la température se maintient en dessous de 0°C pendant plus de deux ans consécutifs, ont accéléré l’érosion et l’affaissement des terres de l’île.

Vidéo de Shishmaref prise par un drône. Crédit : Dennis Davis

La situation sur l'îleest aujourd’hui critique. La mer monte dangereusement, mettant en péril ses habitants. En octobre 1997, une tempête féroce a réduit de neuf mètres la côte nord de l’île. Quatorze maisons avaient dû être évacuées. Cinq habitations ont également été relocalisées en 2002.

Le littoral de l'île de de Sarishef, où se trouve Shishmaref, est fragilisé par l'érosion du sol. Crédit : Esau Sinnok


"Les animaux qu’on chasse sont plus maigres qu’avant"

Esau Sinnok a grandi à Shishmaref. Âgé de 18 ans, il est un leader de la communauté, dont il porte la voix dans les conférences sur le réchauffement climatique. Étudiant en gestion tribale à l’université de Fairbanks en Alaska, il soutient la relocalisation du village :

Qu’on le veuille ou non, on devra déménager. L’île a perdu 760 mètres de terre depuis les années 50 et continue à perde trois à quatre mètres chaque année. Elle va finir par être engloutie, alors autant en partir dès maintenant. Si on organise aujourd’hui notre relocalisation, cela nous donne du temps pour trouver une solution qui préserve l’unité de notre communauté et notre culture Inuit. Certaines familles ont déjà déménagé à Anchorage ou à Fairbanks ; je n’ai pas envie que les habitants du village se dispersent.

La maison de mes grands-parents a été détruite à cause de l’érosion du sol. Ils ont été relogés dans une autre maison et refusent de quitter l’île. La plupart des personnes âgées sont attachées à l’endroit où elles ont vécu toute leur vie et sont contre le déménagement.

Photo aérienne de Shishmaref postée sur Instagram. "Je ne sais pas ce que c'est s'il ne s'agit pas du changement climatique". Crédit : Dennis Davis

Le réchauffement climatique affecte notre mode de subsistance, qui est basé sur la pêche et la chasse. Quand mon grand-père était jeune, la glace se formait en novembre sur la mer. Maintenant cela arrive en décembre, on doit donc attendre plus longtemps avant de chasser. On est aussi obligé d’aller toujours plus loin pour trouver des animaux ; les familles qui n’ont pas de motoneige dépendent des autres pour se nourrir. Les animaux qu’on chasse sont plus maigres. Désormais il pleut pendant l’automne ; cela crée du verglas, ce qui empêche les animaux de creuser dans le sol pour se nourrir.

"Le gouvernement américain ne finance pas la relocalisation"

Ce n’est pas la première fois que Shishmaref se prononce en faveur de sa relocalisation. En 1973 et en 2002, le village avait déjà organisé des votes, aux résultats similaires :

On n’a pas déménagé après les votes précédents car on n’a jamais trouvé l’argent nécessaire pour financer l’opération. On aurait besoin de construire une nouvelle église, une école, un aéroport et un lavomatic car nos maisons n’ont pas l’eau courante. Le gouvernement américain ne finance pas la relocalisation. On espère que la couverture médiatique du vote va exercer une pression sur le gouvernement et qu’il va nous subventionner. Pour l’instant, on se sent délaissés.


"La relocalisation prendra beaucoup de temps à cause de l’accession à la propriété"

Sally Russell Cox est planificatrice pour le Programme de réduction de l’impact du changement climatique, mis en place par l’État d’Alaska. Selon elle, les raisons pour lesquelles la relocalisation du village n’a pas encore eu lieu sont surtout d’ordre organisationnel :

En 1973 et en 2002, les sites de relocalisation proposés par le village ne garantissaient pas un bon développement de la communauté. Il faut être sûr que la composition du sol rende possible la construction de bâtiments, que l’espace soit suffisant pour que le village se développe.

L’État d’Alaska a financé une étude de faisabilité, qui a été publiée en 2016. Le conseil municipal et le conseil tribal de Shishmaref examinent actuellement les lieux de relocalisation qu’elle propose. Le déménagement risque dans tous les cas de prendre beaucoup de temps. L’accession aux terres des communautés autochtones d’Alaska est en effet déterminée par la loi de "l’Alaska Native Allotment Act" de 1906. L’état fédéral leur a donné des terres au début du siècle. Donc si les habitants quittent Shishmaref pour un autre terrain fédéral, il faudra que le congrès américain vote une loi actant l’échange des terrains. Ce serait plus simple s’ils choisissaient des terrains privés, mais ce serait très cher.

Le littoral de Shishmaref menacé par la montée des eaux. Crédit : Esau Sinnok

Sally Russell Cox confirme cependant que "ni l’État d’Alaska ni le gouvernement fédéral américain ne se sont engagés à financer cette relocation".

D’après une étude réalisée par le gouvernement, 31 autres villages d’Alaska font face à une "menace imminente "d’inondation et d’érosion des sols.