Apprendre, rencontrer, découvrir, partager : le Projet Étudiant Invité (PEI) lancé par des étudiants de l’École normale supérieure (ENS) à Paris combine tout à la fois. Depuis un peu moins d’un an, l’établissement accueille quarante migrants désireux de poursuivre leurs études. Une centaine de professeurs et étudiants bénévoles les accompagnent dans leur découverte de la langue et de la culture française. Selon les organisateurs, si cette démarche est indispensable pour une intégration réussie, elle est pourtant insuffisamment développée en France, où les réfugiés sont souvent isolés.

À l’origine du PEI, ce simple constat : parmi les migrants dont le périple s’achève en France, où une majorité d'entre eux vit dans une grande précarité, se trouvent de nombreux étudiants ou diplômés. Au-delà des nationalités multiples et des trajectoires personnelles diverses, l’envie de continuer à étudier est souvent un dénominateur commun.

Au sein de l’ENS, l’association MigrENS, soutenue par l’administration de l’école, a ainsi mis en place des cours de langue et un système d’accompagnement pour ces élèves invités. En plus des dix heures de cours de Français Langue Étrangère (FLE) dispensés par des étudiants bénévoles, un système de tutorat a été mis en place. Chaque élève est ainsi suivi par un professeur et un étudiant de l’ENS. Le but est de les aider à reprendre leurs études rapidement, mais aussi de les réinsérer dans une vie étudiante et de leur faire découvrir la société française.

Cours de français délivré dans le cadre du PEI à l'ENS

"J’ai découvert beaucoup de choses que je ne connaissais pas sur la France"

Abdulnasser, 29 ans et originaire du Soudan, est l’un des participants au PEI. Cet étudiant en littérature arabe, française et anglaise a pris le chemin de l’exil après avoir été emprisonné pour ses prises de position sur le Darfour. Après un périple d’un mois au cours duquel il traverse le Sahara, la Libye, la mer Méditerranée et l’Italie, Abdulnasser est arrivé à Paris l’an dernier. Demandeur d’asile, il est très heureux de l’ouverture culturelle que lui apportent les échanges avec sa binôme Philomène, étudiante en première année à l’ENS :

En plus des cours de français, je passe chaque semaine du temps avec Philomène. On se retrouve pour aller visiter des musées, elle me fait découvrir Paris : on est allés au Louvre ou encore se promener dans le Quartier Latin. J’ai aussi rencontré sa famille. Grâce à elle, j’ai découvert beaucoup de choses que je ne connaissais pas sur la France : la cuisine, la culture aussi, ce qu’on peut dire ou non, comment respecter les gens. La société française est très différente du Soudan qui est un pays conservateur, régi par la charia [loi islamique, NDLR]
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Philomène et Abulnasser

"Je veux reprendre les études pour être traducteur"

Je suis très content du PEI car cela me permet de sortir du centre d’hébergement où je vis et où la plupart des gens sont Soudanais. Je n’ai pas la sensation d’être en France là-bas car je suis toujours dans la communauté soudanaise, où tout le monde parle arabe. Cela ne facilite pas l'intégration, alors que j’ai envie de parler français, de me faire des amis français, de connaître le pays. À l’ENS, en plus de Philomène, j’ai rencontré d’autres étudiants qui m’ont beaucoup aidé. On a en plus accès à la bibliothèque, on peut lire des livres et on a accès à Internet.


Je veux reprendre les études pour être traducteur en français, arabe et anglais. Pour l’instant, je n’ai pas encore un niveau suffisant pour intégrer un Master, je vais donc étudier encore un an à l’ENS. Je sais que ce sera dur mais je veux y arriver.

Abdulnasser lors dune visite de Moulins dans l'Yonne

"L’intégration est la responsabilité des institutions"

Frédéric Salin est l’un des étudiants de l’ENS à l’origine du PEI. Il revient sur l’origine du projet :

L’été dernier, plusieurs étudiants de l’ENS ont donné des cours de français aux migrants qui occupaient le lycée Jean Quarré à Paris. On est effarés de voir à quel point l’action de l’État est dérisoire par rapport à la situation dramatique de ces individus. On essaye de lier à la lutte pour le droit des exilés les ressources qui sont les nôtres, c’est-à-dire notre école.

Nous partons du principe que l’intégration n’est pas une responsabilité d’ordre individuel, mais aussi collectif. Selon la loi c’est aux institutions d’accompagner cette intégration. L’État ne rend pourtant pas les cours de français accessibles à tous les migrants. Cela nous semblait donc être la première chose à faire, car le but est de les aider à devenir autonome. L’objectif final est que les étudiants invités obtiennent le Diplôme d’études en langues étrangères (DELF) et reprennent leurs études en France.

"Le droit aux études ne doit pas être conditionné au statut administratif"

Selon nous,  le droit aux études ne doit pas être conditionné au statut administratif de l’individu. Qu’il soit demandeur d’asile ou qu’il ait obtenu le statut de réfugié, chacun a le droit à l’éducation. De même, le niveau de diplôme ne devrait pas être un critère pour obtenir un titre de séjour, comme le préconise l’immigration choisie. À l’ENS, l'idée est de pallier l'absence de dispositif dans l'enseignement supérieur. Pour participer au PEI, les migrants doivent simplement avoir plus de 18 ans et déclarer avoir effectué deux ou trois ans d’études supérieures. On ne demande pas de justificatifs vu que la plupart du temps ils n’en possèdent pas.


En avril dernier, MigrENS a rejoint le Réseau études supérieures et orientation des migrant-e-s et exilé-e-s (Resome), qui regroupe une dizaine d’établissements et d’associations favorisant l’accès des migrants à l’enseignement supérieur.

"C’est très important que les établissements coordonnent leur action", poursuit Frédéric Salin. "Se regrouper est aussi un moyen de faire porter notre voix de manière plus efficace auprès des médias et de la classe politique.”

À l’ENS, la liste d’attente des candidats au PEI est longue et seuls 40 étudiants pourront suivre le programme en septembre prochain. La mutualisation au sein du Resome devrait permettre à terme d’orienter les migrants vers les établissements adéquats en fonction de leurs profils.