Un activiste saoudien a filmé des altercations entre des membres de tribus saoudiennes et un garde-frontière à un poste de contrôle à Jizane, un village situé près de la frontière saoudo-yéménite. Situé dans une zone considérée dangereuse par les autorités saoudiennes, le village doit être évacué. Mais les habitants considèrent le lieu sûr et refusent de quitter leurs terres. Témoignage de notre Observateur, activiste originaire de Jizane.

Carte des villages menacés d'évacuation. En rouge, la zone concernée par l'évacuation. En jaune, les barrages des postes frontières. Carte envoyée par notre Observateur.

Dans une première vidéo (ci-dessous), des habitants du village de Jizane sont arrêtés à un barrage de la police des frontières. L’un d’eux prend les devants. Il explique qu’il est de leur droit de retourner dans leur village et d’y rester.


On retrouve le même homme assis à l’intérieur du poste frontière (vidéo ci-dessous). Il tente de convaincre l’officier qui l’écoute attentivement de ne pas les évacuer de leur village. L’officier se rend compte qu’un des habitants est en train de le filmer. Il demande que l’enregistrement soit coupé.



Habitants bloqués au barrage de la police des frontières. Photo envoyée par notre Observateur.

Selon Mohammed Shamrani, le gouverneur d’Aldair Bani Malik dans la région de Jizane, cité par le journal en ligne Sabq, les ordres d’évacuation viennent d’en haut, autrement dit du ministère de l’Intérieur. Plusieurs villages dans cette zone frontalière avec le Yémen ont déjà été évacués. Aucune évacuation n’a eu lieu sans compensation financière significative et mise à disposition de solutions de logement pour les habitants, assure-t-il. L’Arabie saoudite veut sécuriser sa frontière avec le Yémen et créer une zone tampon à la frontière saoudo-yéménite, a-t-il souligné.

Village de la tribu al-Said, déjà évacuée. Photo envoyée par notre Observateur.

Village menacé d'évacuation. Photo envoyée par notre Observateur.

France 24 a tenté de joindre les autorités concernées pour avoir plus d’informations, mais nous n’avons pas encore reçu de réponse.

Depuis le 25 mars 2015, une coalition dirigée par l’Arabie saoudite mène une intervention militaire au Yémen pour soutenir le président Hadi, en exil, et contrer l’insurrection des rebelles houthistes. Le conflit a débordé à plusieurs occasions sur le territoire saoudien. En juin 2015, les rebelles houthistes avaient tiré des roquettes à partir du Yémen sur la ville frontalière de Najrane, faisant trois morts et des blessés. 

En représailles, des hélicoptères saoudiens avaient bombardé des positions houthistes. Plus récemment, en juin 2016, les forces saoudiennes avaient contrecarré une attaque houthiste sur al-Khubah et Tawal dans la région de Jizane, à la frontière saoudo-yéménite.

"La presse saoudienne parle très peu de ces évacuations"

Mohamed R. (pseudonyme), habitant du village de Jizane, assure cependant que leur village n’a jamais été la cible d’attaques des houthistes.

"Nous avons reçu l’ordre d’évacuation le 14 juillet dernier. Nous disposions de 72 heures pour quitter la zone. Nous avons refusé d’obéir à cet ordre. La zone est sûre. Nous avons depuis bien des années conclu des traités de non-agression avec les tribus yéménites qui vivent de l’autre côté de la frontière. Les houthistes respectent ce traité.

Ordre d'évacuation sur ordre de l'émir signé de la main du responsable du poste des gardes-frontière de al-Arada. Document envoyé par notre Observateur.

Nous refuserons l’évacuation jusqu’au bout, à moins qu’elle ne nous soit adressée par le roi en personne. Les vidéos prouvent notre détermination. Le ton est vite monté entre le policier des frontières et les habitants mais pour de bonnes raisons. Ils cherchent par tous les moyens à nous imposer cette décision. Ce jour-là, ils nous avaient bloqué la route et de retour du marché, nous étions coincés. Nous ne pouvions plus rentrer chez nous. Après plusieurs heures, ils ont à nouveau permis aux habitants d’emprunter la route.

Nos tribus vivent de l’agriculture et risquent donc de se retrouver sans ressources si elles sont coupées de leurs terres. Aucune compensation ne nous a été proposée. D’autres tribus voisines qui ont récemment accepté de partir en échange de compensation n’ont toujours rien touché.

Les membres de la tribu al-Zidane demandent notamment que cessent les violations de leurs droits par la police des frontières. Ils présentent également des plaintes d'ordre historiques, notamment l'interdiction de construire sur leurs propres terres.

Nous avons contacté le gouverneur de Jizane mais il nous a menacés de nous imposer cette décision par la force. Quand à l’émir, ce mardi, il a donné l’ordre à la police des frontières d’appliquer la décision sans plus attendre.

La presse saoudienne parle très peu de ces évacuations de populations. Des médias étrangers, notamment yéménites, en ont cependant parlé, et des activistes saoudiens en parlent sur Twitter.

Cette situation de violations de nos droits n’est pas nouvelle. Nos tribus sont apparentées à des tribus yéménites qui vivent, du fait de l’arbitraire du tracé des frontières, de l’autre côté de la frontière. Nous subissons depuis de nombreuses années des formes de discriminations. Nous avons peu accès aux services et restons marginalisés sur le plan social et politique. Les autorités saoudiennes font régulièrement la chasse aux activistes qui s’opposent à leurs idées dans le Sud du pays. Les premières évacuations ont eu lieu dès 2009. 

La guerre contre le Yémen n’avait pas encore commencé. Cette fois-ci, cette "zone-tampon" est un prétexte pour nous déloger et pacifier la zone.

"Nous sommes partis il y a un mois, et n’avons toujours pas vu un centime"

Mustapha vivait jusqu’à récemment dans un village situé dans une région montagneuse al-Abadil. Ses habitants ont choisi d’obtempérer avec les autorités et ont évacué leur village il y a un mois.

Nous étions plus de 800 personnes à évacuer ce village. Les autorités nous ont promis des compensations financières et ont dit qu’elles nous relogeraient ailleurs dans la province de Jizane. Elles ont même constitué une commission qui a recensé les biens de villageois.

Mais voilà déjà un mois que mon village et les villages voisins ont été évacués et nous n’avons pas encore touché un seul centime. La plupart des habitants sont des éleveurs et des agriculteurs. Certains ont été contraints de vendre leur cheptel pour pouvoir subvenir à leurs besoins.

Les familles sont parties dans les villes proches. Chacun se débrouille comme il le peut. Comme elles sont nombreuses, la plupart des familles se sont réparties entre leurs proches dans différentes villes et sont aujourd’hui séparées. Je ne conteste pas la décision des autorités mais je ne comprends pas pourquoi elles ne nous ont pas fourni des logements ou des compensations financières avant l’évacuation de ces villages.



Selon Laurent Bonnefoy, politologue spécialiste du Yémen, les tensions entre ces tribus et l’État saoudien remontent aux années 30.

En 1934, l’Arabie saoudite a annexé trois provinces qui appartenaient au Yémen : Jizan, Najran et Asir. Des tribus qui étaient yéménites se sont alors retrouvées de l’autre côté de la frontière. Certaines ont même fini à cheval entre les deux pays. Cette situation a généré des tensions entre les autorités saoudiennes et les tribus installées sur la bande frontalière.

Ces tensions sont notamment dues à la marginalisation et le manque de projets de développements dans cette région. Les tribus qui y vivent appartiennent pour certaines aux courants ismaélite, qui sont des variantes de la branche chiite de l’islam. [Cependant dans la région de Jizane, ils sont sunnites, NDLR]. Et les autorités saoudiennes craignent des complicités parmi elles avec les rebelles houthis.