Maroc

Près de la plus grande réserve d'eau du Maroc, les habitants ont soif

"Pauvreté, marginalisation et privation": Des habitants du village de Jbabra El Alia, situé dans la province de Taounate, manifestent le 3 août (Capture d'écran d'une vidéo de Abdou Lakhdar)
"Pauvreté, marginalisation et privation": Des habitants du village de Jbabra El Alia, situé dans la province de Taounate, manifestent le 3 août (Capture d'écran d'une vidéo de Abdou Lakhdar)

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Depuis plus de deux semaines, les habitants de Kariat Ba Mohamed battent le pavé. La raison de leur colère ? La sévère pénurie d’eau qui frappe leur ville. Pourtant, elle est située dans la province de Taounate, dans le nord du pays, où se trouve la plus grande réserve d’eau du Maroc.

Dans toute la province, l’eau du robinet est imbuvable car elle provient du fleuve Sebou, extrêmement pollué. Ce fleuve regorge de tonnes de déchets ménagers et industriels, qui émanent notamment des rejets d’entreprises d’extraction d’huile d’olive de la ville de Fès, à 80 kilomètres de Kariat Ba Mohamed.

En plus de l’eau du robinet inconsommable, les puits de la province sont vides en raison de la sécheresse qui a frappé le Maroc cette année. La deuxième ville de la province, Kariat Ba Mohamed, est la plus touchée, ce qui a amené ses habitants à manifester à plusieurs reprises ces dernières semaines.

Les habitants du village de Rouajee, situé dans la province de Taounate, manifestant à dos d'âne pour réclamer de l'eau, le 18 juillet  (Vidéo: Page Facebook de Rassd Maroc)

Un puit asséché dans la province de Taounate (Photo: Mourad Ben Elle Kadi)

L'ironie de l'histoire, c'est que la province de Taounate dispose de la plus grande réserve d’eau du Maroc, estimée à 5,5 milliards de m3. Le barrage El Wahda, le plus grand du pays et le deuxième plus grand d’Afrique, se situe au cœur de la province. En 2010, le roi Mohamed VI a lancé un projet censé fournir de l’eau potable provenant cette réserve aux 400 000 habitants des provinces de Taounate, Ouazzane et Chefchaouen. Cependant ce projet n’a pas été finalisé car des habitants refusent d’être expropriés sans indemnisations pour laisser passer des canalisations.

Pour montrer leur colère, les manifestants se sont déplacés jusqu'au siège des autorités de la commune de Kariat Ba Mohamed, le 28 juillet  (Photo de notre Observateur Jawad Laaroussi)

"C’est quand même affligeant qu’on ait autant de sources d’eau dans notre province et qu’on souffre de soif"

Jawad Laaroussi est militant associatif à Kariat Ba Mohamed.

Si les habitants manifestent, c’est parce qu’ils vivent dans des conditions inhumaines. Avant que les puits ne s’assèchent complètement, les rares habitants possédant une voiture conduisaient plus de 10 kilomètres pour atteindre des puits. Quant aux plus démunis, ils n’avaient d’autre choix que de se rendre aux puits à dos d’âne.

Mais maintenant, c’est bien pire, car toutes les sources d’eau se sont épuisées.

Certains achètent de l’eau en bouteille chez l’épicier, mais tous n’en ont pas les moyens. Face aux manifestations des habitants, les autorités ont jugé bon de remplir des camions transportant de l’eau aux habitants, mais la quantité distribuée n’est pas suffisante quand on a besoin de l’eau non seulement pour boire mais pour se laver, faire le ménage, etc. [Les autorités ont annoncé avoir loué 24 camions citernes destinés à fournir environ 3000 tonnes d’eau chaque semaine aux communes les plus sinistrés de la province, NDLR].

C’est quand même affligeant qu’on ait autant de sources d’eau dans notre province et qu’on souffre de soif !

Les habitants des villages avoisinant Kariat Ba Mohamed devaient se déplacer pendant des kilomètres pour retirer l'eau de puits, avant que ceux-ci ne s'assèchent. (Photo Mourad Ben Elle Kadi)

France 24 a contacté le président de la commune de Kariat Ba Mohamed, Ismail El Hani, qui fait partie des acteurs du projet du barrage El Wahda.

Pour mener à bien ce projet, il fallait que 34 kilomètres de canaux d’eaux passent dans les propriétés privées d’habitants des provinces de Taounate et Ouazzane. Cela a créé un problème, car certains d’entre eux s’y sont opposés. Ils voulaient être indemnisés par l’Office nationale d’électricité et d’eau, qui chapeaute le projet.

L’expropriation prend du temps, et il faut que les gens comprennent que les démarches administratives aussi, ils ne peuvent pas être remboursés sur le champ. Durant ces six ans, il a fallu batailler pour convaincre les habitants concernés. Certains ont même eu l’amabilité d’accepter l’expropriation sans indemnisation. Mais le projet reste bloqué car des habitants de la province d’Ouazzane ne veulent pas laisser 700 mètres de canalisations passer sous leurs terrains.

Pour notre Observateur, les citoyens qui se sont opposés au projet avaient de bonnes raisons de le faire.

Je connais des familles qui ont été expropriés mais n’ont pas eu d’indemnisation ou alors celle-ci était insuffisante. Le gouvernement a quand même investi 280 millions de dirhams (25 788 000 euros) dans ce projet de barrage. Il serait donc normal d’indemniser les habitants tout de suite après l’expropriation. Si certains ont accepté d’être expropriés sans être indemnisés, c’est qu’ils avaient la chance d’avoir des moyens. Mais pour ceux qui en ont peu et qui ne possèdent qu’une seule propriété, c’est important d’être indemnisé !

Article écrit en collaboration avec Imane Moustakir (@imanemoustakir), journaliste à France 24