SYRIE

En caméra embarquée avec un brancardier dans l’enfer des bombardements à Alep

L'équipe de Syria Charity lors d'un bombardement à Alep
L'équipe de Syria Charity lors d'un bombardement à Alep
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Une ONG a fourni des caméras GoPro à des secouristes syriens, qui les ont attachées à leur casque pour filmer leurs opérations de secours dans une zone d’Alep bombardée par le régime syrien. Une immersion totale et terrible dans le quotidien anxiogène de ces hommes qui risquent leur vie pour sauver celle des autres.

Une vidéo montre ainsi une scène, filmée courant juillet, dans la partie orientale de la ville d’Alep, contrôlée par les rebelles et régulièrement bombardée par les barils d’explosifs du régime syrien. Une ambulance roule au milieu d’une rue déserte quand un obus s’abat sur un immeuble à quelques dizaines de mètres de là. L’impact est si violent qu’un éclat vient traverser le pare-brise de l’ambulance, manquant de blesser le brancardier.

Le véhicule fonce ensuite à tombeau ouvert vers l’endroit où l’explosion s’est produite. Une main sur le volant et une autre empoignant un talkie-walkie, le chauffeur tente de s’informer sur la présence éventuelle d’avions dans le ciel car d’autres frappes sont à craindre.

Le véhicule s’arrête et le secouriste s’enfonce derrière un rideau de poussière, son brancard sous le bras. Rampant sur un tapis de gravats, l’air effaré, un premier blessé est alors installé sur le brancard. Puis, des secouristes venus de toutes parts se mettent à leur tour à embarquer les blessés dans le véhicule. Parmi eux, un enfant qui a visiblement perdu la vie. L’angoisse monte car un sifflement d’avion envahit de nouveau le ciel. La séquence s’achève sur une discussion entre des brancardiers qui décident d’écarter une victime qui vient de décéder pour mettre à sa place un blessé dans le véhicule.

Le brancardier qui a filmé cette opération de secours est membre de Syria Charity, une ONG humanitaire qui supporte plusieurs établissements médicaux dans le nord de la Syrie. Connue pour lever des fonds dans les cercles musulmans français, elle est financée à 80 % par des dons privés. Elle est également l’un des membres fondateurs de l’Union des organisations de secours et de soins médicaux (UOSSM), très active en Syrie.

Syria Charity mise sur la GoPro pour montrer l’atrocité de la guerre au plus près. L’un des bénévoles et un responsable des ambulanciers reviennent sur cette stratégie de communication choc largement assumée.

"Nous voulons sensibiliser le public aux conditions de vie qu’endurent les habitants d’Alep"

Début 2016, nous avons fourni aux ambulanciers sur place six caméras GoPro. C’est très pratique car ça n’encombre pas les mains des secouristes qui doivent venir en aide aux blessés. Et en même temps, on montre les conditions de travail sur place, qui sont terribles, et aussi le calvaire des civils. Nous voulons sensibiliser le public aux conditions de vie extrêmement difficiles qu’endurent les habitants d’Alep.

La situation humanitaire ne cesse de s’y dégrader depuis quelques semaines. Les quartiers rebelles sont totalement assiégés par le régime depuis le 17 juillet. Il est quasiment impossible d’en sortir ou d’y entrer. Quelques personnes et denrées ont pu être acheminées par des routes clandestines extrêmement dangereuses, mais vraiment au compte-goutte et de manière totalement insuffisante pour les civils qui demeurent à Alep [environ 250 000 selon l'Office pour la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA), environ 350 000 selon les organisations humanitaires, NDLR].

Ces dernières années il y a toujours eu des bombardements à Alep, c’est devenu le quotidien des habitants, mais on a vraiment observé une augmentation nette des frappes depuis quelques semaines. Le 24 juillet, le régime syrien a bombardé quatre hôpitaux et une banque de sang situés dans l'est d'Alep. Quatre nouveaux-nés sont morts à la suite de ces frappes. Les rebelles ont répondu à ces frappes et à leur tour bombardé massivement les quartiers pro-régime, tuant également de nombreux civils

Le bénévole ne cache pas que l’utilisation de Go pro est une stratégie de communication pour son ONG :

Cela fonctionne bien car nous avons à présent plus de 613 000 personnes qui nous suivent sur Facebook. Diffuser ces vidéos sur les réseaux sociaux nous a aussi permis de recruter de nombreux bénévoles. L’autre finalité est de lever des fonds pour financer nos activités.

"Les frappes ciblent systématiquement les ambulances, les hôpitaux et les dispensaires"

Mohammad Abou Marwan est l'un des fondateurs du système des ambulances de Syria Charity à Alep. Il explique en quoi consiste le quotidien des secouristes soutenus par l’organisation.

Les frappes ciblent systématiquement les ambulances, les hôpitaux et les dispensaires. Par exemple, le 19 juillet, l’aviation a ciblé l’équipe d’une ambulance qui se rendait sur le lieu d’un bombardement dans le quartier de Sakhour. Il y a eu un premier bombardement et quand l’ambulance et les secouristes sont venus sur place pour aider les blessés, une seconde frappe a eu lieu. L'un de nos secouristes, Yasser, a perdu son pied dans l’attaque.

Être ambulancier est en effet très dangereux. Depuis qu’on travaille à Alep, trois ambulanciers ont été tués lors de l’attaque de leur véhicule, et sept autres blessés. Nous avions dix ambulances mais il n’en reste plus que cinq en état de marche, les autres sont hors service. On essaye en tous cas de se coordonner avec les autres organisations qui ont des ambulances. À chaque fois qu’une attaque a lieu, tout le monde est averti du lieu du bombardement et l’ambulance disponible la plus proche se met en route.

La situation actuelle est dramatique, car par rapport au début du siège, il y a une très forte augmentation des frappes aériennes sur les quartiers est d’Alep. On doit en plus faire face à un manque de matériel médical, qui n’est plus délivré à cause du siège. Tout vient à manquer : le personnel médical, mais aussi la nourriture ou le carburant. Cela va être très problématique dans un futur proche car comment faire fonctionner des ambulances sans essence ?

Ce type d’événement se répète et se répète, c’est devenu notre quotidien.

Cet article a été écrit en collaboration avec Djamel Belayachi et Marie Kostrz.