SYRIE

Ciel noir sur Alep : des habitants brûlent des pneus pour échapper aux bombes

Un jeune habitant d'Alep se félicite des résultats de la campagne contre les bombes. Source: Twitter
Un jeune habitant d'Alep se félicite des résultats de la campagne contre les bombes. Source: Twitter

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Depuis dimanche 31 juillet, le ciel d’Alep s’est obscurci d’épaisses fumées noires. Celles-ci émanent des pneus que des habitants ont commencé à brûler dans l’espoir de brouiller la visibilité des avions de chasse russes et syriens qui continuent de pilonner la partie de la ville assiégée. Notre Observateur a pris part à cette initiative, en appui aux forces rebelles qui mènent une offensive dans le Sud de la ville pour briser le siège.

Depuis l’été 2012, Alep, au nord de la Syrie, est divisée en deux parties : l'Est est tenu par les rebelles, l'Ouest par le régime. L’objectif du régime est de reprendre la partie Est de la ville, où vivent encore près de 300 000 habitants. Depuis la reprise du contrôle de la route dite de Castello par les forces loyalistes le 7 juillet 2016, qui reliait Alep et la frontière turque et constituait la dernière possibilité de ravitaillement de la partie assiégée, les quartiers rebelles à l’Est de l’Alep sont entièrement encerclés par les forces gouvernementales, avec le soutien des forces russes. Le 31 juillet 2016, plusieurs factions syriennes, parmi lesquelles les groupes armés Ahrar al-Cham et le Front Fateh al-Cham (nouveau nom du Front al-Nosra, qui a officiellement rompu avec Al-Qaida) ont lancé une contre-attaque au Sud et au Sud-Ouest pour tenter d'ouvrir une nouvelle route d'approvisionnement.

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Le gouvernement syrien a invité les habitants d’Alep à quitter leurs quartiers. Des corridors humanitaires auraient été ouverts pour permettre leur départ et la reddition des combattants en échange d’une amnistie. Mais la plupart des habitants refusent de quitter la ville. Dans un communiqué, l'armée russe indiquait que seuls 169 civils étaient partis, et 69 combattants s’étaient rendus depuis vendredi. Par ailleurs, plusieurs groupes rebelles ont démenti l’ouverture de ces couloirs. Le secrétaire d’État américain John Kerry a même évoqué "une ruse possible" de Moscou. Des habitants disent par ailleurs qu’ils ne veulent pas quitter Alep, de peur d’être ensuite maltraités par le régime ou de se faire engager de force dans l’armée syrienne.

Images de l'initiative publiées par la télévision locale Alep News. Source Alep News.

Mais les raids aériens se poursuivent sur les quartiers assiégés. Depuis septembre 2015 notamment, et l’arrivée en soutien au régime de l’armée russe, la partie rebelle de la ville est pilonnée à longueur de journée. Ces bombardements sont aussi faits au hasard, assurent nombre d’habitants de cette partie de la ville, avec pour but de faire fuir les habitants. Fin avril, un hôpital tenu par Médecins Sans Frontière avait été pris pour cible.

Nouvelle campagne contre le siège à Alep. Transmise par l'un de nos Observateurs à Alep.

Dimanche, à l'appel notamment de militants du quartier d'Al-Jazamati à Alep, des habitants ont tenté de riposter avec leurs moyens : avec des pneus, des sacs en plastique et des allumettes. Samer (pseudonyme) habite dans la partie assiégée d’Alep et raconte comment cette initiative a vu le jour.

Dessin transmis par un de nos Observateurs à Alep.

"Nous n’avons pas des réserves sans fin de pneus à bruler mais nous nous félicitons de notre ingéniosité"

J’ai découvert cette initiative sur les réseaux sociaux, mais j’ignore qui en est à l’origine et si elle a pu être initiée par un des groupes armés rebelle. En tout cas, tout le monde s’est passé le mot très vite.

Nous avons récupéré des pneus usés dans les garages et autres lieux de stockage. Nous avons aussi enlevé les pneus des voitures en piteux état. Nous avons mis le feu aux pneus à l’aide de sacs plastiques et de tissus enflammés que nous placions juste en dessous. La fumée noire qui se dégage de cette combustion nous protège un temps des raids aériens, notamment russes, dont les raids sont plus précis que ceux de l’aviation syrienne.

Le pneu, nouveau moyen de lutter contre les bombes du régime. Image transmise par l'un de nos Observateurs à Alep.

Avec l’aide des factions rebelles, des habitants ont même pris le risque de les brûler aux endroits où les affrontements se déroulent qui sont particulièrement visés par les bombes. C’est encore plus dangereux mais après plus de quatre années de guerre, nous nous sommes habitués aux bombardements et sommes davantage prêts à affronter la peur.

Bien sûr, brûler des pneus n’est qu’un procédé temporaire. Nous n’avons pas des réserves sans fin de pneus mais nous nous félicitons de notre ingéniosité. Nous cherchons par tous les moyens à nous protéger de ces bombardements.

Des enfants à Alep participent à la campagne contre les bombes. Source: Twitter

Depuis dimanche, les affrontements entre les forces du régime et factions armées ont encore augmenté. Aussi, les raids aériens sur la ville se sont intensifiés. À défaut d’une zone d’exclusion aérienne [cette idée demandée par les forces de l'opposition syrienne et notamment soutenue par le Président turc Recep Tayyip Erdogan devait interdire le vol des avions des différentes parties au conflit, NDLR], nous sommes sont descendus dans la rue pour tenter avec nos propres moyens de brouiller la visibilité de l’aviation pro-régime.

Camion dont les pneus ont été enlevés pour être brulés. Photo transmise par l'un de nos Observateurs. 

Les bombardements sont quotidiens et incessants. Ils s’ajoutent à un siège total de la ville qui dure depuis maintenant trois semaines. La très grande majorité des magasins sont fermés. Les vivres commencent à manquer. On trouve très difficilement des légumes par exemple car ils sont cultivés dans la campagne d’Alep dont nous sommes maintenant coupés. [Les réserves alimentaires d'Alep pourraient être épuisées d'ici deux semaines, ont signalé des organismes humanitaires locaux à Amnesty International, NDLR]. Les coupures d’électricité sont très fréquentes. Les hôpitaux fonctionnent grâce à des générateurs électriques. La situation nous inquiète chaque jour davantage.