VENEZUELA

Un Vénézuélien se filme en train de kidnapper deux étudiants

Les deux victimes (à gauche/droite) et leur ravisseur (au centre). Captures d'écran floutées de la vidéo.
Les deux victimes (à gauche/droite) et leur ravisseur (au centre). Captures d'écran floutées de la vidéo.
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Le pistolet dans une main, le téléphone dans l’autre : un jeune Vénézuélien était tellement fier d’avoir réussi à enlever deux étudiants à Caracas qu’il a commencé à les filmer, avant de poursuivre la vidéo en selfie, le 19 juillet. Très relayées sur les réseaux sociaux, ces images sont révélatrices de l’impunité qui règne dans un pays où les enlèvements se multiplient.

Les deux étudiants ont été enlevés devant l’Université centrale du Venezuela (UCV) – la principale université publique du pays – où ils étudient pour devenir ingénieurs chimistes. C’est là que la vidéo a été tournée, à l’intérieur d’un véhicule.

Au début de la vidéo – dont France 24 a choisi de ne diffuser que des captures d'écran floutées – seuls les étudiants, assis à l’avant, sont filmés par leur ravisseur, qui se trouve à l’arrière et leur demande : "Vous avez la trouille ?" Les deux jeunes bafouillent, visiblement très nerveux. Puis il enchaîne : "Vous n’avez jamais touché un pistolet ? Vous pensez que je suis idiot ?" Les deux étudiants lui assurent que non. Le ravisseur demande alors à l’un d’eux, de manière insistante : "Et toi, tu n’as jamais touché un pistolet ? Tu veux entendre la détonation d’un pistolet ?" Les deux jeunes lui répètent que non. L’un d’eux le supplie : "S’il-vous-plaît, ne me tuez pas". Puis le ravisseur se filme lui-même. Avec un large sourire, il répète : "Tu ne veux pas que je te tue ?"

Captures d'écran floutées de la vidéo tournée le 19 juillet 2016, diffusée initialement sur WhatsApp.

"Ils ont été enlevés en journée, à un endroit où circulent beaucoup de monde"

Gabriel (pseudonyme) est l’administrateur de la page Facebook "Humor UCV", qui a relayé la vidéo, initialement diffusée sur WhatsApp.

J’ai parlé avec des amis qui connaissent ces deux étudiants : ils ont été enlevés dans la matinée, à un endroit où circulent beaucoup de piétons et de véhicules. Ils s’apprêtaient à entrer dans le véhicule – qui appartient à l’un d’eux – quand le délinquant est arrivé. Il les a forcés à entrer à l’intérieur, en les menaçant avec un pistolet, et les a retenus. C’est là qu’il les a filmés.

Ensuite, il a dit à l’un des étudiants de sortir du véhicule et de lui ramener un iPhone, faute de quoi il tuerait son ami. Du coup, l’étudiant en a profité pour aller demander de l’aide aux vigiles de l’université et à d’autres étudiants. Ces derniers se sont alors rapprochés du véhicule, et le délinquant est parti en courant. On pense donc qu’il avait un faux pistolet. [C’est ce qu’indique l’UCV également, NDLR.]

Mais les étudiants l’ont rattrapé et rué de coups. A priori, c’est à ce moment-là qu’ils ont récupéré le téléphone, et donc la vidéo. [France 24 n’a pas été en mesure de savoir si le téléphone appartenait au ravisseur ou à l’une des victimes, NDLR.] Les vigiles de l’université sont ensuite arrivés et ont remis le ravisseur aux autorités.

L’UCV est une université autonome : du coup, en principe, les forces de l’ordre n’ont pas le droit d’entrer dans son enceinte, où il y a seulement des vigiles. Cela explique en partie pourquoi il y a du trafic de drogues et beaucoup de vols à l’intérieur, qui sont le fait de personnes extérieures. Par contre, je n’avais encore jamais entendu parler d’enlèvements.

"Les délinquants n’ont généralement pas peur d’être inquiétés par la justice"

Angel Zerpa Aponte est un ancien juge pénal, qui enseigne le droit pénal à l’université.

C’est la première fois que je vois une vidéo dans laquelle le ravisseur se filme lui-même. Mais ce n’est pas étonnant, puisque les délinquants n’ont généralement pas peur d’être inquiétés par la justice, en raison de l’impunité qui prévaut au Venezuela. Selon moi, c’est essentiellement la corruption qui explique cela, au niveau de la police avant tout – car les salaires sont faibles – mais également au sein de tout l’appareil judiciaire. [D’autres explications sont également régulièrement avancées : forces de l’ordre en nombre insuffisant, système judiciaire débordé, etc., NDLR.] Sans compter que les victimes ne portent pas toujours plainte. C’est un "enlèvement express" aux yeux de la loi, puisqu’il a retenu les étudiants moins d’une journée.

"L'impunité dans ce pays est tellement élevée que les délinquants se fichent de se filmer et de montrer leur visage, quel malheur", écrit cet internaute, rejoignant l'analyse d'Angel Zerpa Aponte.

Les enlèvements sont en hausse, notamment ceux se produisant en journée et de manière "express". [L’objectif des "enlèvements express" est d’obtenir de l’argent le plus rapidement possible, en enlevant quelqu’un au hasard dans la rue, et en le forçant à aller retirer de l’argent par exemple, NDLR.] Outre l’impunité, plusieurs facteurs expliquent cela : la crise économique, le fait que certains policiers participent eux-mêmes aux enlèvements…

"Les ravisseurs préfèrent que la rançon soit versée en devises étrangères"

Concernant les enlèvements "classiques", les ravisseurs veulent généralement que la rançon soit versée en devises étrangères [en raison de l’inflation record touchant le pays, NDLR]. Ils font pression sur les familles durant plusieurs jours, et n’hésitent pas à demander des sommes très élevées, par exemple autour de 90 000 euros. [Dans ces cas-là, les victimes ont généralement été ciblées au préalable, NDLR.] Et quand ce n’est pas possible, ils réclament des bolivars ou des objets de valeur.

Depuis quelques mois, un nouveau "métier" s’est même développé : celui de "négociateur expert". Ce sont souvent d’anciens policiers, qui appellent les ravisseurs pour négocier avec eux, afin d’aider les familles. Bien sûr, il facturent leurs services, bien qu’il soit illégal de gagner de l’argent de cette manière.

Tous les experts s’accordent pour dire que les enlèvements ont augmenté durant les six premiers mois de l’année par rapport au premier semestre 2015. Certains évoquent une hausse de 16 %, mais d’autres estiment qu’ils auraient augmenté de 120 %.

Par ailleurs, environ 10 % des personnes enlevées seraient assassinées, selon l’Observatoire du crime organisé.

Bien que la loi prévoie 20 à 30 ans de prison pour les ravisseurs, celle-ci est rarement appliquée. Selon l’Observatoire vénézuélien de la violence, seul un criminel sur dix arrêtés par la police est envoyé en prison.