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Sur Snapchat, des Indiennes brisent l’omerta sur le viol

Cette jeune femme ayant été violée témoigne derrière un masque virtuel, fourni par l'application Snapchat. Capture d'écran de la vidéo ci-dessous.
Cette jeune femme ayant été violée témoigne derrière un masque virtuel, fourni par l'application Snapchat. Capture d'écran de la vidéo ci-dessous.

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En Inde, les victimes de viol n’osent généralement pas évoquer leur calvaire ou porter plainte, par peur des représailles ou pour préserver "l’honneur" de leur famille. Afin qu’elles puissent s’exprimer sans crainte, un journaliste indien a recueilli leurs témoignages en utilisant Snapchat, une application mobile leur permettant d’utiliser des filtres pour cacher leurs visages.

Le journaliste Yusuf Omar, responsable des éditions mobiles pour le quotidien Hindustan Times, a enregistré, lors d’un événement organisé par l’ONG internationale Climb Against Sexual Abuse à Mysore, dans l'État du Karnataka (sud), à la fin du mois de juin, les témoignages de femmes ayant été violées. Il a ensuite publié certains de ces témoignages sur la page Facebook du quotidien, le 27 juin :

Vidéo publiée sur la page Facebook du quotidien Hindustan Times.

Dans cette vidéo, montée par Yusuf Omar, deux jeunes femmes témoignent, le visage recouvert d’un filtre fourni par l’application Snapchat. Seuls leurs yeux sont visibles. "J’avais cinq ans quand c’est arrivé", raconte la première. "Quelqu’un m’a kidnappée à Hyderabad [la capitale de l'État voisin du Télangana, NDLR], m’a emmenée à Mysore, puis m’a enfermée dans une pièce. Ils m’ont torturée dans cette maison et ne me laissaient jamais sortir", témoigne la seconde.

"Un viol se produit toutes les 22 secondes en Inde [un chiffre officiel, correspondant uniquement au nombre de plaintes déposées, NDLR.] Certaines filles ont été victimes de trafic sexuel, d’autres ont été attaquées à l’acide", indique Poonam Thimmaiah, la co-fondatrice de l’ONG Climat Against Sexual Abuse, dans la vidéo.

"Les victimes de viol sont sûres que leur anonymat est conservé lorsqu’elles utilisent les filtres de Snapchat masquant les visages"

Yusuf Omar, 27 ans, explique pourquoi il a utilisé Snapchat pour recueillir les témoignages de ces victimes (compte Snapchat : YUSUFOMARSA).

Selon le code pénal indien, il est interdit de dévoiler l’identité des victimes de viol, en montrant leurs visages par exemple. L’objectif est de les protéger, afin qu’elles ne soient pas davantage persécutées au sein de leur communauté. Mais du coup, je pense qu’on en parle moins également.

J’ai donc réfléchi à la manière de cacher leurs visages, tout en laissant transparaitre leurs émotions. Je voulais aussi que ça soit créatif, pour ne pas juste les flouter. J’ai alors pensé à Snapchat, puisque cette application comporte différents filtres permettant de masquer les visages.

Exemple d’un autre filtre pouvant être utilisé pour masquer son visage avec Snapchat. Vidéo réalisée par Yusuf Omar.

Les filles qui apparaissent masquées dans la vidéo sont toutes deux mineures. Elles ont été kidnappées, torturées et violées durant plusieurs jours. Elles connaissaient le principe des selfies et savaient à quoi ressemblait l’application Snapchat, mais elles ne l’avaient jamais utilisée. Je leur ai donc montré comment elle fonctionnait, les filtres existant... Puis je me suis éloigné et je les ai laissées faire.

Toutes deux ont sélectionné le filtre avec la tête de dragon. Il cache entièrement le visage, mais agrandit les yeux. Puis elles se sont enregistrées, en tenant le téléphone devant elles. Au moins, elles étaient sûres que leur anonymat était conservé, ce qui les a mis en confiance. Après s’être enregistrées, elles avaient l’air secouées : je pense que ça a été difficile pour elles de raconter ce qu’elles avaient vécu.

En Inde, les viols sont souvent commis par un membre de la famille et les victimes sont souvent répudiées par leur entourage. Celles qui s’en sortent doivent donc se débrouiller pour travailler et s’en sortir. Le viol reste un sujet tabou, alors qu’il faudrait davantage en parler, pour que les auteurs soient poursuivis.

Le viol collectif d’une étudiante dans un bus de New Delhi, suivi de son décès, en décembre 2012, avait entraîné une vague inédite de protestations et un durcissement de la loi sur les agressions sexuelles, allant jusqu’à la peine de mort pour les cas les plus graves.

Mais le viol conjugal n’est toujours pas considéré comme un crime et de nombreuses affaires sordides continuent d’être rapportées régulièrement dans les médias. Loin de se multiplier, il semblerait toutefois que les viols soient simplement davantage dénoncés à la police qu’auparavant, rencontrant ainsi un plus large écho médiatique.