Les habitants de la ville de Taez, dans le sud-ouest du Yémen, sont confrontés à une inquiétante recrudescence de l’insécurité depuis quelques mois. Dernier incident en date : des hommes armés de Kalachnikovs ont fait lundi dernier irruption dans une école primaire qui abritait une fête destinée aux enfants atteints d’un cancer. Ils ont tout saccagé sur leur passage au prétexte… que la cérémonie était mixte, rapporte notre Observatrice, sur les lieux au moment de l’attaque.

Le Yémen est en proie à un violent conflit armé opposant les forces loyalistes au président Abd Rabbo Mansour Hadi, soutenues par une coalition menée par l’Arabie saoudite, et les rebelles chiites houthis. La ville de Taez est située sur une ligne de front entre les belligérants et est très touchée par les combats.

Pour repousser les assauts des rebelles houthis sur la ville, les forces loyalistes sont appuyées par des milices appelées "résistance populaire", regroupant des volontaires civils, d’anciens militaires, des mouvements salafistes et des séparatistes du Sud-Yémen.

Il n’est pas possible de savoir exactement quel groupe d’hommes a attaqué la fête que notre Observatrice, Imane Al-Qudsi, a contribué à organiser. Mais elle estime que cette attaque est symptomatique des tensions et de l’insécurité qui règne à Taez, laquelle incombe, selon elle, surtout au laxisme des autorités locales.
Photo montrant la cérémonie avant qu'elle ne soit interrompue pas les hommes armés. Photo postée sur Facebook.

Photo de la cours de l'école apèrs le raid mené par ce groupe d'intégristes. Photo postée su Facebook.

"Un assaillant a dit : ‘Sortez ! La mixité est interdite. Vous êtes des débauchés !’ "

Imane Al-Qudsi est activiste au sein de l’ONG "Ana oua anta" (Moi et toi), qui a organisé cette fête.

Nous avions invité des enfants atteints de cancers et des orphelins pour leur apporter un peu de réconfort. Au programme, il y avait un concours de lecture du Coran. Il était environ 5 heures de l’après-midi quand on a commencé à distribuer les prix. C’est là qu’un groupe d’individus armés a fait irruption dans l’école. Ils ont commencé par tirer en direction de membres de l’organisation qui étaient à la porte de l’établissement, sans les blesser toutefois.

Ils étaient environ une dizaine, tous cagoulés. Une fois dans la cour, ils ont tiré plusieurs coups de feu en l’air. J’ai vu un enfant effrayé, qui criait, croyant que c’était des Houthis, mais ce n’était pas le cas. Ils n’auraient pas pu arriver dans cette zone qui est contrôlée par les forces loyalistes.

Je suis alors descendue de l’estrade et je l’ai pris dans mes bras. Mais l’un des individus armés s’est approché de moi et m’a dit : "Sortez ! La mixité est interdite. Vous êtes des débauchés !". Ils ont attaqué sous prétexte que les garçons et les filles étaient mélangés, alors même qu’ils étaient séparés avec un rideau ! Je ne me suis pas laissée faire et je lui ai dit qu’il n’avait pas le droit d’agir ainsi et que dans cette fête, il n’y avait que des enfants.

Je lui ai dit : 'Votre religion interdit la mixité et n’interdit pas de frapper les femmes ? C’est ça ?'

Les hommes armés étaient déchaînés. Ils ont tout cassé, les hauts parleurs, les chaises, les tables. C’était vraiment la débandade. Les gens, paniqués, couraient dans tous les sens pour tenter de prendre la fuite. Deux de mes collègues qui participaient à l’organisation de l’événement se sont évanouies de peur.

J’ai alors sorti mon téléphone pour filmer la scène mais l’un des assaillants s’en est aperçu et a braqué son arme sur moi. Heureusement, un jeune qui était à côté de lui s’est interposé et l’a calmé. Il m’a quand même asséné un violent coup de pied. Mais je ne me suis pas laissée impressionner. Je me suis tournée vers lui et je lui ai dit : 'Votre religion interdit la mixité et n’interdit pas de frapper les femmes ? C’est ça ?'

L’attaque a duré en tout une dizaine de minutes. Mais cela nous a semblé des heures tellement on était terrorisés.

Tout de suite après l’agression, je me suis rendue avec des collègues au siège du conseil de la coordination de la résistance et le conseil militaire de la ville. À mon grand étonnement, ils m’ont demandé de ne pas ébruiter cet incident car cela donnerait du grain à moudre aux combattants houthis qui accusent régulièrement ceux qui se battent aux côté des forces loyalistes d’être des intégristes…

J’ai décidé au contraire d’en parler aux médias car les forces loyalistes doivent assumer leurs responsabilités et assurer la sécurité des habitants de Taez.. Ce n’est malheureusement pas la première fois qu’un tel incident se produit à Taez. Trois jours seulement avant l’attaque de l’école, des hommes armés ont interrompu une fête organisée dans l’une des rues principales à l’occasion de fête de l’Eïd fitr au motif qu’il y avait des filles et des garçons ensemble.

Enlèvements, pillages, assassinats, règlements de comptes : Taez vit dans la peur quotidienne et les civils sont les principales victimes de l’insécurité. Mais aussi des leaders locaux : le 26 juin, un responsable local du parti socialiste yéménite a été kidnappé par un groupe amé ; il est toujours porté disparu. Trois jours plus tard, un responsable des forces loyalistes était abattu en pleine rue par deux individus cagoulés sur une moto.