Maroc

Des Marocains refusent d’être la poubelle de "déchets toxiques" italiens

La cargaison de déchets contenant des centaines de paquets emballés arrivée au port de Jorf Lasfar. Photo : Centre d'environnement Credd d'El Jadida
La cargaison de déchets contenant des centaines de paquets emballés arrivée au port de Jorf Lasfar. Photo : Centre d'environnement Credd d'El Jadida

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Depuis plus d’une semaine, la signature d’un accord bilatéral prévoyant l’importation de déchets provenant d’Italie vers le Maroc suscite la polémique dans le royaume chérifien. Pour le ministère de l’environnement, la combustion de ces déchets doit contribuer à développer une alternative aux énergies fossiles. Mais les opposants au projet s’alarment car ils estiment que ces ordures sont une menace de santé publique.

Fin juin, le journal arabophone Hespress.com annonçait l’arrivée de 2 500 tonnes de déchets en provenance d’Italie vers le port d’El Jadida au Maroc, reprenant des informations de la presse italienne. Cette dernière indiquait également que ces déchets pourraient être toxiques. Ce qui crée une polémique au Maroc, notamment sur les réseaux sociaux.

La société civile marocaine refuse cet accord, principalement en raison de la provenance de ces déchets de Campanie, la région de Naples en Italie. Celle-ci est devenue la "poubelle de l’Europe" et est au cœur d’un scandale révélé en 2013 : la Camorra, la mafia locale, a proposé à des entreprises d’enterrer leur déchets à bas coût. Résultat, enfouis dans le sol ont été retrouvés des déchets hospitaliers, de l’amiante, des résidus toxiques, ou des containers de plomb, qui ont pollué les nappes phréatiques. À la suite de sa mauvaise gestion des ordures depuis des années, la Cour de justice de l’Union européenne a condamné l’Italie à verser 20 millions d’euros en 2015, assorties de 120 000 euros d’astreintes journalières.

La polémique fait tache, alors que le Maroc a décidé d’interdire la commercialisation des sacs en plastique le 1er juillet 2016, et, surtout, organisera la COP22 en novembre à Marrakech.

Le 1er juillet, le ministère marocain de l’Environnement a assuré dans un communiqué, que les déchets importés sont de type RDF (Refuse Derived Fuel), c’est-à-dire qu’ils sont composés de pneumatiques et de plastiques non dangereux. Ils doivent être incinérés dans des fours de cimenterie à travers le Maroc, leur combustion étant censée être une source d’énergie et un moyen de diminuer la part des énergies fossiles au Maroc. En 2013, la production d’énergie au Maroc était assurée à partir de 5,85 % des énergies renouvelables et 94,5 % des énergies fossiles.

Mais les déclarations du gouvernement n’ont pas convaincu les opposants au projet. Une pétition, lancée quelques jours après l’annonce de l’importation de ces ordures, a déjà réuni environ 20 000 signatures en moins d’une semaine. Et un sit-in est prévu le 17 juillet près du Parlement marocain. Les coups de gueule se multiplient aussi sur la Toile, comme celui de cet habitant de Safi, ville déjà submergée par les déchets - comme le montre sa vidéo - et où pourrait être brûlée une partie des ordures provenant d’Italie. Nous ne reproduisons que des captures d’écran de la vidéo en raison des propos insultants envers le gouvernement marocain tenus par l’auteur de la vidéo.

Capture d'ecran de la vidéo d'un jeune Marocain se filmant devant un dépotoir à ciel ouvert à Safi

Capture d'écran montrant l'étendu du dépotoir

"Ce qui nous fait encore plus peur, c’est qu’en Campanie le cancer sévit"

Notre Observateur, Hassan Jida est président du Forum marocain des droits de l’Homme, l’association qui a mis en ligne la pétition dénonçant cet accord entre le Maroc et l’Italie.

Nous avons des militants sur place au port de Jorf Lasfar à El Jadida, qui ont assisté à l’arrivée des déchets de Campanie fin juin. Pour affirmer qu’ils sont dangereux, on se base principalement sur le rapport accablant de l’Institut italien de santé, qui atteste que le mauvais traitement de ces ordures, notamment à travers leur enfouissement, cause des maladies graves telles que des cancers du colon ou du foie [lesquels seraient en hausse de 80 à 300 % depuis 2008 dans la région selon les enquêtes locales, NDLR].

Afin de dénoncer cet accord bilatéral, nous avons décidé de faire circuler une pétition adressée au gouvernement marocain.

Le Hashtag "Nous ne sommes pas une poubelle" circule depuis quelques jours, sur Facebook essentiellement. Sur cette page, on n'hésite pas à critiquer violemment la décision du ministère de l'environnement: "La Chine est le premier importateur du pétrole, l'Arabie saoudite est le premier importateur des armes, le Maroc, quant à lui, est le premier importateur des déchets."

Nous demandons au gouvernement de répondre à deux questions : Quelle est la nature de ces déchets ? Pour y parvenir, nous souhaitons que les autorités fassent intervenir un laboratoire scandinave pour contrôler les déchets car nous estimons que les instances de contrôle scandinaves sont généralement neutres et non corrompues.

S’il en ressort que ces déchets sont effectivement non dangereux, des questions seront encore à régler : le Maroc aurait-il des compétences répondant aux normes internationales pour les recycler ? Dispose-t-il réellement de filtres et d’appareils de mesures des émissions atmosphériques, comme l’assure le ministère de l’environnement ?

Pour nous, pour se débarrasser de ces ordures à bas prix, l’Italie a décidé de les envoyer à des pays en voie de développement, comme le Maroc. Mais c’est l’Europe qui doit aider l’Italie à régler ses problèmes de traitement de déchets.

Dans une interview publiée le 10 juillet sur le site marocain le360.ma, la ministre de l’Environnement Hakima El Haité défend une nouvelle fois la décision d’incinérer des déchets non nocifs pour en faire des énergies alternatives. En réponse à ses détracteurs, elle affirme être prête à recevoir une commission de contrôle de l’Union européenne, afin de vérifier que le traitement de ces ordures réponde bien aux normes internationales.

Le 11 juillet, une autre interview de la ministre de l'Environnement est publiée sur le site de Jeune Afrique. Cette fois-ci, elle affirme que ces déchets proviennent de la localité de Pescara en Toscane et non de Campanie. La ministre ajoute que le gouvernement se doit de "rétablir" la vérité.

Article écrit en collaboration avec Imane Moustakir (@imanemoustakir)  journaliste à France 24.