MALI

En images : à Gao, "on n’aurait jamais pensé que la police malienne nous tirerait dessus"

À Gao, une femme en pleurs après que la police a tiré sur des manifestants et touché un de ses proches. Capture d'écran vidéo ci-dessous.
À Gao, une femme en pleurs après que la police a tiré sur des manifestants et touché un de ses proches. Capture d'écran vidéo ci-dessous.

Publicité

Des centaines d'habitants de Gao ont tenu coûte que coûte à manifester ce mardi matin contre la mise en place de nouvelles autorités locales. Mais leur colère a entraîné de violentes réactions de la part des forces de l’ordre. Au moins trois manifestants ont été tués. Nos Observateurs racontent comment la situation a dégénéré.

Les habitants de Gao manifestent depuis plusieurs semaines contre l’application de l’accord de paix d’Alger signé en juin 2015 entre le gouvernement malien et la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA) qui rassemblait des groupes armés rebelles touareg et arabes du Nord-Mali. Cet accord prévoit l’installation d’autorités intérimaires nommées pour six mois par le gouvernement malien dans l’attente d’élections. Les manifestants demandent également le non-cantonnement de certains groupes de jeunes qui estiment avoir rendu leur arme lorsque la ville à été reprise aux mains des groupes armés en janvier 2013.

Elles devaient entrer en fonction ce vendredi. Mais les manifestants ne veulent pas en entendre parler, car ils estiment que ces nouvelles autorités ne sont "pas représentatives de la population de Gao". Ils souhaiteraient notamment que des membres de la société civile soient intégrés aux nouvelles autorités. Selon nos Observateurs, certains les accusent même d’être de mèche avec des groupes armés.

La manifestation de ce mardi, initiée à l’appel de la société civile et d’associations de jeunes de Gao, avait été interdite. Malgré cela, plus d’une centaine de personnes sont descendues dans les rues mardi matin pour se diriger vers le gouvernorat. Une manifestation officiellement pacifique, mais certains habitants n’ont pas hésité à venir armés de gourdins ou de machettes, comme on le voit dans certaines vidéos envoyées par nos Observateurs.

Dans plusieurs vidéos transmises par des Observateurs, certains manifestants sont armés de gourdins ou comme ici de machettes. Nos Observateurs affirment qu'il s'agissait cependant d'un petit nombre d'individus.

"Des gens voulaient déchirer et brûler le drapeau malien"

Ibrahima Maiga Massa (pseudonyme) a participé à la manifestation.

Dès 5 h du matin, les gens étaient déjà dans la rue pour tenter de prendre de court les renforts policiers qui avaient été déployés. Même s’il s’agissait d’une marche pacifique qui avait pour objectif de faire un sit-in devant le gouvernorat, c’était très tendu.

Des manifestants attendent devant l'hopital de Gao, l'un d'entre eux a le t-shirt couvert de sang.

Les policiers ont d’abord tiré des gaz lacrymogènes, mais ça n’a pas vraiment fait reculer la foule qui était déterminée. Ils semblaient ensuite être à court de gaz lacrymogènes. Puis on a entendu des rafales de tirs. Difficile de dire s’ils tiraient sur la foule ou dans les airs, mais en tout cas, j’ai vu des personnes touchées par balle autour de moi. Certains avaient même le t-shirt en sang. Une dame était en pleurs car un de ses proches avaient été touché et emmené en urgence à l’hôpital.

Les gens étaient très en colère : il y en avait autour de moi qui voulaient déchirer et brûler le drapeau malien, et qui disaient "si c’est ça le Mali, on ne veut plus en faire partie". D’autres essayaient de les en empêcher. Ici à Gao, on reproche l’inactivité du gouvernement, le fait que les populations du nord du Mali soient complètement laissées à l’abandon, notamment au niveau des administrations où règne la corruption.  De simples démarches, comme vouloir refaire sa carte d’identité, impliquent de verser des pots-de-vin. Nous avons très peur que cette situation perdure avec les nouvelles autorités qui ne sont pas légitimes à nos yeux.

Des habitants de Gao en colère tentent de brûler le drapeau malien pendant que d'autres s'y opposent. Vidéo d'un de nos Observateurs.

"Des policiers ont tiré dans tous les sens"

Canfali Sonni Aliber est un membre d’une association de jeune à Gao.

Les tirs ont été déclenchés peu après qu’un policier a été brièvement pris en otage par les manifestants. Pour les protestataires, c’était une façon de dire aux policiers qu’ils avanceraient coûte que coûte. Cependant, je ne les ai pas vus maltraiter cet agent.

En revanche, ce que j’ai vu, c’est des renforts policiers arriver et tirer dans tous les sens, probablement de peur d’être pris à partie par la foule. Un homme, qui ne participait pas à la manifestation, et qui était devant sa boutique, a même reçu une balle perdue tellement ça tirait au hasard.

Une douille récupérée par un Observateur après les tirs de la police.

Les tirs ont duré pendant près de deux heures, jusqu’en fin de matinée. On savait que la manifestation pouvait dégénérer, mais jamais on n’aurait imaginé que nos propres forces de l’ordre puissent nous tirer dessus. En ce moment, on en a vraiment gros sur le cœur, surtout quand nous voyons nos amis blessés à l’hôpital. Nous allons continuer à marcher jusqu’à ce que nous obtenions gain de cause, à savoir, le retrait de ces autorités intermédiaires.

Des manifestants ont érigé des barrages après s'être fait tirer dessus par la police.

Des sources médicales ont indiqué à France 24 en milieu d’après-midi qu’au moins 3 personnes étaient décédées et qu’une quinzaine, dont de jeunes enfants, avaient été blessés, soit par balle, soit après inhalation de gaz lacrymogènes. Des réunions entre les sages, les associations de jeunes et de femmes de Gao devait avoir lieu mardi dans l’après-midi pour décider de la suite du mouvement.

La ville de Gao a été un symbole de la résistance lors de la crise au Nord-Mali en 2012. Après la prise de la ville par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) en mars 2012, des mouvements de jeunesse s’étaient notamment constitués pour refuser l’autorité du ce groupe touareg. Le MNLA sera supplanté à l’été par les groupes islamistes Ansar Dine et Mujao, dont l’autorité sera tolérée par les mouvements comme "Nous pas bouger", lesquels contribueront néanmoins toujours à pallier l’absence temporaire d’État, dans une forme de cohabitation avec les occupants.