ZIMBABWE

Une manifestation de chauffeurs de minibus dégénère au Zimbabwe

Capture d'écran de la troisième vidéo ci-dessous, tournée à Epworth, dans la banlieue de la capitale zimbabwéenne, le lundi 4 juillet.
Capture d'écran de la troisième vidéo ci-dessous, tournée à Epworth, dans la banlieue de la capitale zimbabwéenne, le lundi 4 juillet.

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Coups de matraque, gaz lacrymogène… Lundi 4 juillet, la police a violemment réprimé une manifestation de chauffeurs de minibus à Harare, la capitale zimbabwéenne, qui dénonçaient notamment la corruption policière. Mais le problème est bien plus vaste, selon notre Observateur : la population fait face à une importante crise de liquidités depuis plusieurs mois, aggravant la crise économique que traverse le pays depuis une quinzaine d’années.

Le 4 juillet, les manifestants ont bloqué des routes et enflammé des pneus dans l’est de Harare, avant d’être dispersés par la police. Celle-ci a indiqué avoir arrêté 30 personnes et avoir agi afin de "gérer tout désordre public".

"Des policiers ont lancé des bombes de gaz lacrymogène dans les maisons où certains manifestants étaient allés se réfugier"

Emmanuel (pseudonyme) est un journaliste ayant assisté à la manifestation.

Dans la banlieue de Harare, à Epworth [à 12 km au sud-est], des manifestants ont brûlé des pneus et bloqué des taxis et d’autres voitures, pour empêcher les gens de quitter leur quartier. Ils avaient également mis en place des barricades sur la route menant au centre-ville.

Vidéo publiée sur Youtube par 263Chat, où l’on voit les manifestants empêcher des véhicules de passer, à Epworth.

Mais la situation a rapidement dégénéré. La police a utilisé du gaz lacrymogène et des canons à eau pour disperser les manifestants. Dans d’autres endroits, des tirs ont même été entendus. (lien)

Certains manifestants ont répliqué, notamment en jetant des pierres en direction des forces de l’ordre. [Un journaliste d’Associated Press indique également avoir vu des manifestants frapper violemment deux policiers à l’aide de bâtons, NDLR.]

Du coup, des policiers ont lancé des bombes de gaz lacrymogène dans les maisons où certains manifestants étaient allés se réfugier. Ils s’en sont même pris aux personnes du quartier qui n’avaient rien à voir avec le mouvement. J’ai rarement vu un tel niveau de répression.

De nombreuses images montrent ainsi des policiers frapper des hommes à l’aide de matraques, bien qu’il soit impossible de déterminer s’il s’agit de manifestants ou d’habitants :

"Certains manifestants reçoivent des coups de bâton de la police à Epworth."

"Certains manifestants sont arrêtés et se font frapper par la police à Epworth."

Une personne ayant assisté à la scène que l’on voit ci-dessus – souhaitant garder l’anonymat – explique :

À la fin de la vidéo, on entend les policiers dire à l’homme qu’ils viennent de frapper, en shona [une langue bantoue, essentiellement parlée au Zimbabwe, NDLR] : "On a vu ton visage un peu plus tôt, tu faisais partie des manifestants !" Ensuite, ils l’ont embarqué et ont continué à rechercher d’autres manifestants.

Plusieurs personnes indiquent ainsi avoir vu la police faire du porte-à-porte à Epworth, afin de débusquer ceux qui avaient participé à la manifestation. "Ils ont enfoncé des portes et frappé des habitants, raconte Emmanuel (pseudonyme). Là encore, certains d’entre eux ont répliqué en jetant des pierres."

Porte-à-porte réalisé par la police à Epworth : "La police demande au propriétaire d’une épicerie – peut-être un manifestant – de lui ouvrir."

"Les policiers demandent des pots-de-vin aux chauffeurs de minibus"

Nigel Mugamu est le directeur général de 263Chat, un média zimbabwéen. Il explique pourquoi les chauffeurs de minibus ont manifesté ce jour-là.

Ils protestaient essentiellement contre le fait que les policiers leur demandent des pots-de-vin, au niveau des barrages qu’ils tiennent sur les axes menant au centre-ville. Il y a toujours eu des barrages policiers – destinés à vérifier différentes choses au niveau des véhicules notamment – mais ils se sont multipliés ces derniers mois. Je pense que c’est leur façon à eux d’affronter la grave crise de liquidités que le pays traverse actuellement. [La police aurait toutefois indiqué avoir réduit le nombre de barrages, à la suite de plaintes de parlementaires ou d’opérateurs touristiques, NDLR.]"

Le Zimbabwe utilise des monnaies étrangères depuis 2009 – notamment le dollar américain – après avoir abandonné sa monnaie nationale, en raison de l’hyperinflation. Le pays est donc contraint d’importer sa monnaie. Mais il ne parvient plus à le faire suffisamment depuis quelques mois. En cause : des importations trop faibles par rapport aux exportations, des investissements étrangers insuffisants en raison des problèmes économiques du pays, une corruption importante (selon les opposants), etc.

>> Lire notre article sur la crise de liquidités (en anglais) : Cash shortage has Zimbabweans spending the night in bank queues.

"La crise de liquidités inquiète énormément les gens"

Nigel Mugamu explique :

Cette crise de liquidités, qui s’ajoute à la crise économique que nous subissons depuis des années, inquiète énormément les gens. En juin, la majorité des salaires des fonctionnaires n’ont même pas été versés. Sans compter que le pays a dû faire face à une sécheresse importante durant la saison des pluies, qui continue de nous coûter cher. C’est pourquoi les manifestations sont de plus en plus nombreuses dans le pays, pour que le gouvernement réagisse. Le 5 juillet, ce sont d’ailleurs les fonctionnaires qui se sont mis en grève.

Habituellement rares, les manifestations se sont effectivement multipliées ces dernières semaines. Outre les inquiétudes concernant l’économie du pays, certains réclament également le départ du président Robert Mugabe, âgé de 92 ans, qui dirige le pays d’une main de fer depuis 36 ans. C’était notamment l’objectif de la manifestation ayant rassemblé plus de 2 000 personnes à Harare le 14 avril dernier, à l’appel du principal parti d’opposition.