LIBAN

Une tortue martyrisée pour prendre des selfies au Liban ? Attendez une minute…

Photomontage publié sur le site de l'ONG GreenArea montrant un touriste ramasser une tortue dans l'eau et la déposer sur la plage. C'est l'histoire relayée par plusieurs médias. La réalité est un peu différente.
Photomontage publié sur le site de l'ONG GreenArea montrant un touriste ramasser une tortue dans l'eau et la déposer sur la plage. C'est l'histoire relayée par plusieurs médias. La réalité est un peu différente.

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Des photos diffusées par l’ONG de protection de la nature libanaise GreenArea montrent des baigneurs s’amusant avec une tortue de mer sortie de l’eau, prenant des selfies et des photos avec leurs enfants. L’histoire permet de souligner l’importance de préserver les tortues de mer et a été reprise dans plusieurs médias… mais au détriment du déroulé exact des faits.

Les images, diffusées le 15 juin sur le site GreenArea.me, ont été prises la veille sur Havana Beach, une plage de la région de Rmeileh, au sud de Beyrouth. On y voit une série de photo montrant un homme au maillot bleu aller dans l’eau et ramener une imposante tortue de mer sur la plage. Sur les sites de l’ONG, en anglais et en arabe, il est explicitement écrit que l’homme sort la tortue de l’eau pour l’amener sur la plage, ce qu’appuie la publication de cet enchainement de photos.

Puis d’autres photos montrent les baigneurs amusées se prendre en photo avec l’animal. L’un d’entre eux porte même son enfant pour qu’il pose le pied sur le dos de la tortue.

Contacté par France 24, Zeina Nasser, membre de GreenArea.me explique :

Des plagistes ont signalé cette tortue échouée sur le sable à nos équipes. Elles sont intervenues pour la secourir et ont découvert qu’elle présentait des plaies au niveau de la tête. Des témoins nous ont affirmé avoir vu ces baigneurs frapper la tortue. Heureusement, elle n’est pas décédée. Nous avons traité sa blessure, et elle est actuellement prise en charge par des équipes de soigneurs dans une piscine adaptée.

Plusieurs sites ont affirmé que la tortue avait été sortie de l'eau, voire même battue, pour faire des selfies, blâmant les personnes visibles sur les photos.

Exemple d'article rédigé en anglais, pointant du doigt le comportement des touristes et les accusant d'avoir "frappé" l'animal.

Une toute autre version venant de témoins directs

Pour vérifier l’authenticité des faits, France 24 a contacté le gérant de la plage Havana Beach, où s’est déroulé l’incident. Et il a une toute autre version :

La tortue est venue d’elle-même sur la plage, et ça a forcément attiré l’attention des baigneurs, on ne voit pas ça tous les jours. Cependant, personne ne l’a blessée : elle l’était déjà lorsqu’elle est arrivée sur la plage. L’homme au maillot bleu a essayé de la ramener trois fois dans l’eau, mais elle est revenue à plusieurs reprises sur le sable. Nous avons alors appelé les pompiers qui sont venus récupérer la tortue. Certains de nos clients sont très en colère qu’on ait pu exposer leur visage et affirmer que ces derniers ont sorti la tortue de l’eau pour se prendre en photo tout en la blessant.

De façon surprenante, sur le site de GreenArea.me, mais seulement dans sa version en arabe, on trouve également le témoignage d’une femme qui donne la même version que le gérant de la plage, expliquant que les plagistes qui ont touché l’animal ignoraient qu’ils lui faisaient peser des risques sur sa santé, essentiellement un risque de transmission de la salmonelle.

De son côté, l’ONG Animal Lebanon, qui travaille avec GreenArea.me, a transmis aux Observateurs de France 24 les rapports médicaux qui montrent que l’animal a reçu "un coup au niveau de la tête venant d’un objet contondant ou d’un bâton" tout en précisant qu’il n’était pas possible d’établir si la tortue avait été frappée par un être humain.

L'ONG Animals Lebanon nous a transmis une photo de la tortue, actuellement en convalescence dans une piscine adaptée. Selon eux, cette dernière ne peut pour l'instant plus nager sous l'eau, et sa blessure à la tête cicatrise.

Un photomontage qui ne respecte pas la chronologie des faits

Des baigneurs au comportement déplacés ou histoire biaisée pour attirer l’attention des médias ? Comment trancher ?

Revenons sur le photomontage publié sur le site de l’ONG : il raconte une histoire se lisant de gauche à droite : un homme va dans l’eau pour récupérer une tortue et la déposer sur la plage, pour le bonheur des touristes. Une version appuyée par la légende qui stipule en arabe "une tortue marine ramenée de l’eau à la plage ".

France 24 a pu avoir accès aux photos publiées par GreenArea.me. Les images ne contiennent pas de données sur l’heure et la date auxquelles elles ont été prises, mais en suivant les numéros de fichiers dans l’ordre, il apparait que la première photo est celle de l’homme debout, à côté de la tortue (à droite dans le montage initial). Toujours dans l’ordre des numéros de fichiers, les photos montrent que l’homme a pris trois fois la tortue dans ses mains. La tortue apparaît, à chaque fois sur la photo suivante, de nouveau sur la plage. Une version qui se rapproche donc davantage de celle du directeur de la plage et des témoins qui ont affirmé que la tortue était revenue d'elle même, que de celle de Green Area.

Voici l'ordre des photos selon leur prises de vue. On remarque que la photo où l'homme est debout sur la plage a été prise avant celle où il remet la tortue dans l'eau. On constate que l'homme porte à trois reprises la tortue dans ses mains, et qu'il la remet au moins deux fois à l'eau.

L’ONG insiste néanmoins auprès de France 24 sur une photo : elle n’a pas été publiée sur le site de Green Area, mais elle est la première qui a été prise chronologiquement. Nous la publions ci-dessous. Selon Green Area, elle montre l’homme au maillot bleu en train de sortir de l’eau, et d’amener la tortue sur la plage, ce qui voudrait appuyer que l’homme a volontairement sorti la tortue de l’eau. Mais rien ne permet de dire qu’il l’aurait fait pour que les plagistes prennent des photos.

Une photo, non publiée par l'ONG, montre l'homme se diriger de la mer vers le sable en portant la tortue sans que son intention soit claire.

Que retenir de cet exemple ?

Malgré la "complexité" de l’histoire, c’est la première version que la plupart des médias et les réseaux sociaux ont retenu, blâmant l'attitude des touristes. Interrogé sur le risque possible de tromper le lecteur avec ces photomontages, l’ONG GreenArea répond :

Notre photomontage a été fait de cette façon, parce que nous ne pouvons pas publier toutes les photos en une seule fois, ce ne serait pas clair. La légende que nous avons adjointe à la photo [affirmant que l’homme a sorti la tortue de l’eau pour l’amener sur la plage] est basée sur les confirmations de témoins qui ont requis l’anonymat. Sortir un animal de l’eau, c’est dangereux pour lui. Laisser un humain le toucher, c’est un risque de transmettre la salmonelle. Les médias ont relayé cette histoire "sexy " et d’une manière, ça a permis d’attirer l’attention sur la nécessité de sauver les tortues.

Cet exemple montre que la diffusion de photos dans un ordre non chronologique permet de raconter une autre histoire, même si l’objectif est louable : plusieurs tortues ont en effet été retrouvées mortes sur les plages libanaises. Le pays compte d’ailleurs deux types d’espèces qui sont menacées d’extinction au niveau international.

Cette histoire rappelle trait pour trait celle d’un bébé dauphin en Argentine : plusieurs médias avaient affirmé que des touristes avaient sorti l’animal de l’eau pour prendre des selfies, ce qui avait entrainé son décès. Il avait finalement été avéré que le dauphin était déjà mort avant que les touristes ne le touchent.