MALI

Une application malienne pour mieux soigner les patients de brousse

Envoi d'images d'échographie via Bogou. Photo envoyée par Cheick Oumar Bagayoko.
Envoi d'images d'échographie via Bogou. Photo envoyée par Cheick Oumar Bagayoko.

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Au Mali, il est difficile de consulter un médecin spécialiste si on n’habite pas la capitale. Bamako concentre 95 % des médecins spécialistes du pays. Pour que les populations des régions reculées puissent avoir accès aux consultations spécialisées, un médecin et informaticien malien a lancé l’application de télémédecine "Bogou". Celle-ci permet aux médecins des zones isolées de poser des questions à leurs confrères spécialistes et d’avoir des conseils afin d’éviter aux patients les déplacements inutiles.

Cheick Oumar Bagayoko a été formé en médecine à la faculté de Bamako. En fin de cursus, il se passionne pour l’informatique et se consacre entièrement au développement d’applications de télémédecine permettant la prestation de soins de santé à distance.

En mai dernier, il a remporté le prix RFI Santé pour son application "Bogou", qui signifie "aider l’autre" en djerma et sonhraï, deux langues parlées au Niger et au Mali. Il a alors touché 15 000 euros pour poursuivre le développement de son application. Lancée en 2007 sur le Web, l'application devrait maintenant disposer d'une application mobile et d'un service par SMS pour faciliter son utilisation dans les zones sans accès à Internet.

Seydou Kone, médecin utilisateur de Bogou dans le centre communautaire de Massigui, dans l'ouest du Mali. Photo envoyée par Cheick Oumar Bagayoko.

"Les déplacements sont coûteux et certains habitants de zones isolées ne vont pas se faire soigner"

Beaucoup de mes camarades médecins généralistes étaient affectés en brousse en première année. La plupart revenaient en racontant que ça avait été une mauvaise expérience : ils se retrouvaient tout seul, coupés du monde et n’arrivaient pas à joindre les deux bouts financièrement étant donné la faible fréquentation des centres de santé dans ces zones.

En plus, ils sont souvent obligés d’évacuer leurs patients vers d’autres centres de santé quand ces derniers nécessitent une consultation spécialisée, avec des gynécologues par exemple. Sauf que le déplacement est souvent très coûteux pour les habitants des ces zones là. Conséquence : ils ne se font pas soigner. Le plus gros problème, c’est pour les femmes enceintes qui ne sont pas suivies et dont la santé peut être en danger. [Selon les dernières estimations de 2015 de la Banque mondiale, le ratio de mortalité maternelle était de 587 femmes qui meurent en donnant la vie sur 100 000. À titre de comparaison, le ratio est de 8 sur 100 000 en France, NDLR].

Le personnel de santé de Dioila, dans l'ouest du Mali, formé à l'utilisation de Bogou. Photo envoyée par Cheick Oumar Bagayoko.

"Les médecins peuvent envoyer des photos de leurs patients à des spécialistes"

C’est à ce moment là que je me suis dit qu’il fallait mettre les médecins sur place en relation avec des spécialistes et notamment des gynécologues pour qu’ils sachent quoi faire rapidement. J’ai donc commencé à travailler sur l’application "Bogou" grâce aux financements accordés par le Réseau en Afrique Francophone pour la Télémédecine (RAFT), un organisme basé à Genève.

L’application permet à des médecins et des infirmiers qui travaillent dans des zones reculées de poser leurs questions à des médecins spécialistes comme des gynécologues, des dermatologues et des cardiologues via une plateforme d’échanges. Les spécialistes tentent de répondre à ces demandes dans les plus brefs délais. Pour un problème de peau, un médecin peut envoyer une photo du patient et l’envoyer via l’application à des spécialistes qui vont effectuer un diagnostic et lui indiquer la conduite à suivre.

Capture d'écran d'un message de médecin à un spécialiste en dermatologie sur l'application web de Bogou.

Nous avons également mis en place des petites formations pour que certains médecins ainsi que des infirmières ou sages femmes dans les zones isolées puissent faire des échographies eux-mêmes. Via "Bogou", ils peuvent ensuite envoyer les images à des spécialistes qui les analyseront.

L'échographie peut être envoyée via le logiciel web ou via l'application mobile en cours de développement.

Les données médicales envoyées sont protégées, ce qui veut dire que seuls les spécialistes qui les reçoivent y ont accès. Les demandeurs d’informations peuvent choisir d’envoyer un message à un spécialiste en particulier ou à des groupes comme : "groupe cardiologue Mali". Parmi les spécialistes inscrits, 95 % sont africains.

"Une augmentation de la fréquentation des hôpitaux de districts de 8 à 35 %"

Nous avons commencé à travailler sur cette application en 2007, mais cette année, nous la lançons sur mobile. Nous voulons que les questions puissent être posées par SMS et qu’une application mobile soit accessible grâce à la 3G. En effet, certaines zones notamment en brousse n’ont pas d’accès Internet sur l’ordinateur. Le service est aujourd’hui disponible en quatre langues : français, anglais, espagnol et portugais et il est utilisé de manière régulière dans huit pays africains.

Capture d'écran de l'application mobile en cours de développement. 

Selon nos études au Mali, Bogou a permis une augmentation de la fréquentation des hôpitaux de districts de 8 à 35 %. C’est très important : cela remotive les professionnels de la santé dans les zones reculées. Cela permet aussi de réaliser des économies : sur un an au Mali, éviter le déplacement vers la capitale de 215 patients habitant dans les zones isolées revient à 65 millions de francs CFA d’économie, soit 100 000 euros.

Avec l’application, il n’y a pas de surcoût pour le patient. Il paie le prix d’une consultation normale. La somme est simplement divisée en trois. Une partie revient au médecin de secteur, une autre au spécialiste qui a répondu et enfin une part revient au pôle de développement de l’application.