PAPOUASIE-NOUVELLE-GUINÉE

En Papouasie, les étudiants dénoncent la corruption, la police leur tire dessus

Manifestation étudiante à Port Moresby le 8 juin, au cours de laquelle la police, armée, a tiré sur les manifestants.
Manifestation étudiante à Port Moresby le 8 juin, au cours de laquelle la police, armée, a tiré sur les manifestants.
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La police a ouvert le feu mercredi sur des étudiants de Port-Moresby, la capitale papouasienne, blessant une trentaine d'entre eux. Ces derniers manifestent depuis six semaines contre le refus du Premier ministre de se soumettre à un mandat d’arrêt pour corruption. Notre Observateur a participé aux rassemblements et parle d’une violence injustifiée.

Plus de 2 000 étudiants de l’Université de Papouasie-Nouvelle-Guinée s’étaient réunis ce 8 juin sur leur campus dans le but de se rendre ensemble au Parlement où le chef du gouvernement, Peter O’Neill, devait faire face à une motion de censure. Il est accusé d’avoir organisé le versement de 30 millions de dollars d’argent public au cabinet de son avocat. La police anti-corruption essaie de l’entendre depuis deux ans, mais il a multiplié les recours judiciaires pour parvenir jusqu’ici à éviter toute audition.

Alors que les étudiants étaient sur le point de monter dans des bus pour se rendre au Parlement, ils ont été bloqués par la police qui n’a pas hésité à tirer à balles réelles pour les disperser. Selon Amnesty international, 38 étudiants ont été blessés, dont quatre grièvement.

Sur les réseaux sociaux, plusieurs images des heurts ont été relayées. La vidéo ci-dessous a été filmée à quelques mètres du campus où se sont réunis les manifestants. On y voit des étudiants prendre la fuite en courant après plusieurs détonations.

"Certains étudiants ont reçu des balles dans le pied, dans les mains et certains même dans la tête"

Methuselah Wabiria a 21 ans. Il est étudiant en économie à l’Université de Papouasie-Nouvelle-Guinée.

 

Nous nous sommes rassemblés sur le campus à 7 heures du matin. La police, lourdement armée, était déjà sur les lieux à notre arrivée. Nous voulions prendre des bus pour nous rendre au Parlement. Certains étudiants sont montés dedans, mais les forces de l’ordre leur ont demandé de descendre. Elles nous ont ensuite fait rentrer dans l’Université et ont bloqué la grille principale.

Les organisateurs ont alors tenté de négocier en expliquant que nous avions le droit de nous déplacer et de manifester. La situation est devenue de plus en plus tendue et face à l’insistance des organisateurs, les policiers ont menacé d’ouvrir le feu.

La police, lourdement armée, bloque les étudiants dans le campus. Cette vidéo a été filmée par l’un des membres du blog de l’université qui préfère rester anonyme pour des raisons de sécurité.

Nous avons alors tous levés les mains pour indiquer que nous n’avions pas d’armes et sur nous, mais très rapidement, du gaz lacrymogène a été lancé.

 

Les étudiants avancent, certains les mains en l’air. Cette vidéo a été filmée par l’un des membres du blog de l’Université qui préfère rester anonyme pour des raisons de sécurité.

 

"Une zone de guerre"

La foule s’est dispersée, puis des détonations ont retenti. La scène était chaotique. On se serait cru sur une zone de guerre, tout le monde courait dans tous les sens. Je me suis caché derrière des arbustes. La police a ouvert le feu sans raison. Il n’y avait eu aucune altercation avec les manifestants, rien.

La police ouvre le feu sur les étudiants. Cette vidéo a été filmée par l’un des membres du blog de l’Université qui préfère rester anonyme pour des raisons de sécurité.

Une fois le calme revenu, nous nous sommes mis à aider les blessés. Certains avaient reçu des balles dans le pied, dans les mains et certains même dans la tête… C'est un miracle qu'il ait survécu. [Plusieurs témoins ont confirmé cette version auprès d'Amnesty international]. Il y avait un homme qui ne pouvait pas marcher. Plusieurs personnes l’ont porté. Personne n’est décédé, à ma connaissance.

Plusieurs femmes vivant dans les quartiers autour du campus ont défilé dans les rues, en direction de l’université, les mains sur la tête après avoir entendu les coups de feu. Elles sont venues en signe de soutien et pour voir ce qui était arrivé aux étudiants.

Quand la police est partie, des étudiants ont incendié un dortoir pour exprimer leur colère.

Le campus est fermé et doit rouvrir mardi prochain. Mais pour le moment, beaucoup d’étudiants sont traumatisés et ne veulent pas retourner en cours.

Selon le Premier ministre, la police est intervenue suite aux violences commises par des délinquants et des membres de l’opposition. "Un groupe d’étudiants s’est montré violent et a lancé des pierres sur les policiers qui ont répliqué avec du gaz lacrymogène et des tirs de semonce", a-t-il expliqué dans un communiqué.

Amnesty International a demandé à ce qu’une enquête soit ouverte dans les meilleurs délais. "Les tirs ayant visé des étudiants qui manifestaient de manière non-violente […] constituent une atteinte à la liberté de réunion pacifique et d’expression", a déclaré l’ONG. L’ambassade des États-Unis à Port-Moresby a d’ores et déjà invité ses ressortissants à éviter de s’approcher du campus, expliquant que la situation menaçait de dégénérer à tout moment.

Classé au 139e rang sur 168 sur l’indice de la corruption établi par l’ONG Transparency International, le pays, anciennement administré par l’Australie, est également confronté à une violence endémique et à une grande pauvreté malgré ses richesses minières. Selon les dernières estimations de la Banque Mondiale datant de 2014, 37 % de la population du pays vit sous le seuil de pauvreté.