MALI

Pillage d’un dépôt de nourriture, signe des tensions à Kidal

Des habitants de Kidal pillent un dépôt de nourriture où sont entreposés des dons acheminés par le Programme alimentaire mondial. Capture écran vidéo ci-dessous.
Des habitants de Kidal pillent un dépôt de nourriture où sont entreposés des dons acheminés par le Programme alimentaire mondial. Capture écran vidéo ci-dessous.

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Un dépôt de nourriture où étaient stockés des dons du Programme alimentaire mondial (PAM) a été pillé lundi matin à Kidal, au Mali, devant les yeux de l’un de nos Observateurs. Des habitants ont estimé que la distribution de vivres dans ce dépôt se faisait au détriment de sympathisants de certains groupes armés dans la région.

Sur des images amateur, on voit des habitants de Kidal poussant des charriots ou des brouettes, se précipiter vers le dépôt. Des sacs de riz et des caisses en carton contenant du maïs, du mil, des petits pois, mais aussi de l’huile et du savon, sont pillés, alors que certains se bousculent pour avoir accès à la marchandise.

Le Programme alimentaire mondial, contacté par France 24, a précisé que le "dépôt entreposait bien ses stocks, mais que l’entrepôt était géré par l’ONG IEDA-Relief à Kidal. Le PAM n’était pas en mesure de communiquer l’ampleur des pillages mardi après-midi, et l’ONG IEDA-Relief injoignable.

"Il y avait même des enfants dans la bousculade"

Un de nos Observateurs, Moussa Ag Targa (pseudonyme) a été témoin de la scène :

C’était une totale débandade. J’ai vu une cinquantaine de personnes se ruer vers le magasin et défoncer le portail d’entrée. Ce dernier n’est sécurisé que par un gardien et il était très facile de passer. Le pillage a duré environ une heure, ça a suffi pour sortir une bonne centaine de sacs et de caisses.

Heureusement que cela n’a pas été plus long, car d’autres personnes, alertées par les pillages, commençaient à arriver pour prendre leur part. À un moment, j’ai eu peur qu’une bousculade beaucoup plus grave se produise, d’autant plus qu’il y avait quelques enfants sur les lieux, qui auraient pu être blessés.

Quelques enfants étaient présents dans la cohue, comme on peut le voir sur cette photo publiée sur les réseaux sociaux.

Pourquoi ces tensions à Kidal ?

La situation politique tendue de Kidal rejaillit sur des problématiques du quotidien. Deux principaux groupes s’opposent dans cette ville : d’un côté, la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), formée d'anciens groupes rebelles, ceux qui demandaient l’indépendance du nord du Mali et qui, finalement, ont accepté de rester dans l’État malien en signant l’accord de paix en juin 2015. On y retrouve plusieurs groupes dont certains à dominante touareg, comme le Mouvement national de libération de l’Azawad, le MNLA, ou le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA).

De l’autre côté, le Gatia, un groupe armé à dominante touareg lui aussi, qui est aussi signataire de l’accord de paix, mais qui est favorable au gouvernement de Bamako.

À terme, le gouvernement local doit revenir sous l’administration de l’État malien, mais c’est actuellement la CMA qui administre la ville de Kidal. Des négociations ont régulièrement lieu entre les deux groupes pour que le Gatia puisse participer à certains aspects de la gestion de Kidal. Mais ces négociations achoppent souvent, comme le 6 février dernier, où le Gatia a tenté un coup de force en entrant avec des pick-ups pleins de combattants armés dans la ville.

Sur d'autres photos, les logos et la mention "Programme alimentaire mondiale" sont clairement visibles sur les sacs pillés par des habitants. 

"Des habitants affirment que certaines familles vont manger directement dans l’entrepôt"

Boubacar Ag Issa (pseudonyme) est un blogueur basé en Mauritanie, et connait bien la région de Kidal. Il est un collaborateur de Dune Voices.

Dans la même matinée que ces pillages, une manifestation s’était tenue pour alerter sur la situation de pénurie de nourriture qui touchait certaines familles de Kidal. Lors de la signature de l’accord entre le Gatia et le CMA, en juin 2015, il était prévu qu’une aide d’urgence devait initialement arriver sous 40 jours à Kidal, acheminée par le PAM. Or, les habitants attendent toujours ces vivres supplémentaires… Ils sont très dépendants de l’aide du PAM. Un sac de riz, comme ceux qu’on voit dans la vidéo, coûte environ 15 000 francs CFA (environ 20 euros). C’est inabordable pour la grande majorité des familles.

Depuis le mois de janvier, des tensions existaient déjà car des habitants [principalement des sympathisants du Gatia, NDLR] estiment être lésés dans la diffusion des vivres. Le PAM n’assure en effet pas la distribution de la nourriture, qui est confiée à des ONG choisies en accord avec l’administration locale. Ce circuit complexe crée des suspicions de favoritisme en fonction des sympathies politiques : des habitants de Kidal m’ont déjà affirmé avoir vu des familles aller récupérer la nourriture et parfois même manger directement dans cet entrepôt.

Interrogée sur ces accusations, une source au PAM a expliqué sélectionner ses relais locaux de façon neutre, sans référence à l'appartenance politiques des populations cibles. L’organisation estimait en 2014 venir en aide à environ 850 000 personnes dans les régions de Mopti, Gao, Tombouctou et Kidal.