RDC

Retour à Béni : après les massacres, villages fantômes et cimetières de fortune

Des habitants du village Tingwe montrent à notre Observateur un cimetière improvisé où sont enterrés leurs proches depuis l'attaque du 3 mai 2016. Photo : Yassine Kombi.
Des habitants du village Tingwe montrent à notre Observateur un cimetière improvisé où sont enterrés leurs proches depuis l'attaque du 3 mai 2016. Photo : Yassine Kombi.

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Dans le nord-est de la RDC, notre Observateur a pu se rendre dans la région de Béni, près du village d’Éringéti où une attaque a fait 17 morts début mai. Sur place, il a rencontré les quelques rares habitants de retour. Plongée en images dans un village fantôme, complètement à l’arrêt et cerné par les militaires.

La région a été surnommée "le triangle de la mort" : la zone qui s’étend entre les villes d’Éringéti, Kamango et Mbau est depuis octobre 2014 le théâtre de massacres, commis à intervalles irréguliers. Ces attaques n’ont jamais été revendiquées et leurs exécutants n’ont pas été identifiés.

Il y a un mois, l’activité battait son plein à Tingwe, près d’Éringéti. Mais dans la soirée du 3 mai, en l’espace de quelques minutes, le village s’est vidé de ses 350 habitants. Des hommes, armés de machettes et de haches, ont assassiné sauvagement dix femmes, cinq enfants et deux hommes. Les assaillants, toujours inconnus à ce jour, ont également incendié deux maisons avant d’échapper aux soldats congolais et de la Monusco [la force des Nations Unies] présents dans la région. Depuis, la vie n’a pas repris.

>> Lire sur les Observateurs : Massacres près de Béni : "J’ai vu des femmes enceintes et des enfants égorgés"

"Ils viennent se recueillir sur les tombes improvisées : ils ont enterré les corps sur dans un champ, et planté de grosses croix"

En fin de semaine dernière, notre Observateur, Yassin Kombi, journaliste radio pour Kivu 1 à Béni, a pu retourner sur les lieux.

Pour se rendre sur place, il faut parcourir une soixantaine de kilomètres à moto, environ une heure de route, avec la peur au ventre. Des embuscades sont souvent tendues aux militaires congolais par des groupes rebelles actifs dans la région [comme les ADF-Nalu, un groupe rebelle ougandais, NDLR]. Lundi soir, je me suis retrouvé bloqué à Tingwe à cause d’une attaque de rebelles sur un convoi militaire congolais. J’ai eu la boule au ventre… Ça, c’est ce que vivent chaque semaine les habitants de ce "triangle de la mort".

Vidéo Charly Kasereka. Notre Observateur s'est rendu la semaine dernière dans ces localités attaquées et a pu produire quelques petites vidéos montrant la présence militaire dans un village à l'abandon.

Arrivé sur place, ce qui marque, c’est le silence. Les 350 habitants ont déserté les lieux. Ils sont tous hébergés soit chez des membres de leur famille, soit chez des familles d’accueil aux alentours. Le village sert maintenant de position militaire aux Forces armées congolaises (FARDC) [depuis le 9 mai, l’opération "Sokola" depuis rebaptisée "Usalama" a été délocalisée dans cette région, NDLR].

Yassin Kombi

Les habitants qui voudraient s’approvisionner en nourriture, ou en bois, doivent demander une autorisation à l’armée qui organise régulièrement des convois. Ces personnes sont étroitement surveillées par les militaires, et doivent indiquer précisément où elles souhaitent se rendre [le gouverneur du Nord-Kivu, Julien Paluku, a annoncé dimanche que les "mouvements suspects" des populations étaient suspendus"].

"Un sentiment d’impuissance à l’idée que les attaques vont continuer"

Cette dame est par exemple venue seule dans sa parcelle pour l’entretenir. Tous les membres de sa famille ont été égorgés lors de l’attaque du 3 mai dernier. Parfois, des gens comme elle sont autorisés à venir labourer leur champ et récupérer le peu de légumes qui n’a pas été pillé.

Yassin Kombi

J’ai également croisé des hommes venus se recueillir sur les tombes improvisées des membres de leur famille. Après les massacres, ils ont enterré les corps dans un champ, et planté de grosses croix. Certains viennent s’y recueillir… c’est pour eux l’une des seules "activités" encore à Tingwe.

Yassin Kombi

Quand j'arrive dans cette région, j'ai souvent peur et je fais attention à tout le monde, même aux soldats congolais. Lors de plusieurs attaques précédentes, les villageois ont affirmé que des assaillants étaient déguisés en soldats des FARDC. Je ne m’attarde donc pas trop sur les lieux. Les gens ici vivent dans une grande misère, et à cause de ces attaques, ils perdent le peu de revenus qu’ils ont de la culture des champs. Ces gens sont partagés entre l’espoir que les patrouilles nocturnes, après 18h, ramènent un peu d’ordre, et un sentiment d’impuissance à l’idée que les attaques vont continuer.

Depuis le lancement de l’opération "Usalama", les FARDC affirment avoir tué 15 rebelles appartenant aux ADF-Nalu dans la région et repris trois positions de présumés rebelles tout en mettant la main sur plusieurs armes. Mais la société civile du Nord-Kivu et des partis d’opposition réclament des actions d’urgence dans la région. Une lettre a été envoyée fin mai au président Joseph Kabila affirmant qu’au moins 1 116 personnes seraient mortes dans les massacres depuis octobre 2014.

Yassin Kombi