CHILI

Mer toxique : des pêcheurs chiliens accusent l’industrie poissonnière

Photo envoyée par notre Observateur.
Photo envoyée par notre Observateur.

Publicité

Un cimetière de fruits de mer, des étals de marchés vides et des barricades en signe de protestation : depuis une semaine, l’île de Chiloé, au large du Chili, vit au rythme des manifestations. En cause : fin avril, des dizaines de milliers de coquillages et crustacés ont été retrouvés morts sur les plages de l’île, poussant les autorités à interdire la pêche. Résultat, c’est toute l’économie de l’île qui est en danger, selon notre Observateur. Alors que les raisons de la contamination restent floues…

Dès le 21 avril, le ministère de la Santé avait alerté sur le niveau de contamination des fruits de mer dans la région des Lacs, où se situe Chiloé, affirmant que la consommation de ces derniers pouvait conduire à la mort.

Selon le gouvernement chilien, cette contamination serait causée par la prolifération d’algues toxiques, dites "algues rouges", qui serait liée au réchauffement de l’océan. Certains experts relient ces événements au phénomène climatique El Nino, qui touche notamment l’Amérique latine et provoque un réchauffement des eaux de l’océan Pacifique, propice à la prolifération de toxines.

Pour dédommager les pêcheurs mis au chômage technique, le gouvernement leur a proposé un bon de 400 000 pesos chacun (environ 518 euros), ainsi que 250 000 pesos (environ 324 euros) par famille, ce qu’ils jugent insuffisant.

Du coup, pendant plus d’une semaine, des milliers de manifestants répartis dans plusieurs villes de l’île, qui compte 170 000 habitants, ont fait entendre leur colère et mis en place des barricades pour empêcher l’accès à l’île. De nombreux touristes se sont ainsi retrouvés coincés sur l’île pendant plusieurs jours et des écoles ont été fermées. Les blocages ont également engendré un début de pénurie de certains produits de base, comme le carburant.

Photo de notre Observateur.

"Plusieurs entreprises d’élevage de saumon auraient rejeté dans la mer neuf tonnes de saumon contaminé"

Notre Observateur Javier Chijani Gonzalez habite à Chiloé depuis dix ans. Il nous a envoyé des photos et vidéos des manifestations auxquelles il a participé.

J’ai participé aux manifestations, comme beaucoup d’habitants de l’île. Ici, 80 % des habitants vivent de la mer. Beaucoup d’activités tournent autour du secteur de la pêche et du commerce. Toute l’économie de l’île est tournée vers la mer. Nous demandons une vraie compensation de la part du gouvernement. La proposition qui a été faite aux pêcheurs est ridicule, surtout parce qu’elle ne sera versée mensuellement que pendant quatre mois.. Or les pêcheurs vont avoir besoin d’être aidés plus longtemps que ça ! Combien de temps la mer mettra-t-elle à se recomposer ? Ça sera assurément long. Beaucoup de questions restent sans réponse.

Photo de notre Observateur.

Par ailleurs, nous sommes beaucoup à ne pas croire à une simple "marée rouge", thèse selon laquelle la mort des crustacés serait due à une remontée d’algues rouges toxiques, provoquée par le réchauffement des eaux. Franchement, l’eau est toxique et tous les produits issus de la mer sont devenus dangereux pour la santé… Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de plus grave derrière ça ?

Selon des médias locaux, début mars, plusieurs entreprises d’élevage de saumon ont rejeté dans la mer neuf tonnes de saumon contaminé [bien qu’elle ait été mentionnée par plusieurs médias, la nature de la contamination, s’il y a eu contamination, n’est pour l’instant pas établie, NDLR], en décomposition au large de Chiloé. [Avec 800 000 tonnes de saumon d’élevage, le Chili est le deuxième producteur mondial derrière la Norvège, NDLR] L’ONG Greenpeace s’est rendue sur place et elle a parlé de "poissons en décomposition" [sans parler de "contamination", NDLR].

 

"La mer, c’est notre outil de travail"

Et il n’y a pas eu d’enquête pour savoir si cela pouvait s’avérer dangereux pour la santé. Nous exigeons des enquêtes transparentes afin de savoir ce qui contamine nos eaux. La mer est notre outil de travail. Sans compter que la saison touristique est également remise en cause. [L’ambassade des États-Unis a déjà déconseillé aux voyageurs de se rendre sur l’île, NDLR.]

En été, c’est en effet l’arrivée de touristes qui fait vivre l’île. Mais ils ne pourront s’approcher de la mer et surtout ils ne vont pas pouvoir consommer les produits locaux. Notre plat traditionnel, le "curanto" est préparé avec du poisson et des crustacés... Les restaurants ne vont plus pouvoir le servir. Et cette baisse de la fréquentation risque d’augmenter les prix pour les habitants. Pour ma part, je loue des appartements. J’ai peur qu’avec la chute des salaires sur l’île, personne ne puisse me payer.

Photo publiée sur la page Facebook Movimiento Defendamos Chiloé.

C’est pour cela que des manifestations ont eu lieu sur l’île, mais aussi dans d’autres villes chiliennes et dans la capitale Santiago. Des incidents avec les forces de l’ordre ont eu lieu sur le continent, mais ici, les forces de l’ordre se sont montrées très solidaires. Eux aussi ont des pêcheurs dans leur famille ! Ici ce problème touche tout le monde.

Manifestation sur l'île de Chiloé, il y a une semaine. Vidéo envoyée par notre Observateur.

Plusieurs chercheurs, issus d’organismes différents, ont également accusé l’industrie du saumon. Certains pointent notamment du doigt l’usage massif d’antibiotiques permettant d’augmenter la productivité. "L’usage des antibiotiques est 500 fois plus élevé au Chili qu’en Norvège. En sept ans, nous avons augmenté notre production de saumon de 400 mille tonnes", explique Liesbeth van den Meer, de la fondation internationale de protection des océans Oceana, dans la presse locale.

Le président de l’association des producteurs de saumon au Chili, SalmonChile a quant à lui démenti les accusations. "Beaucoup de pêcheurs travaillent pour l’industrie du saumon, nous faisons partie de la communauté de Chiloé. Nous voulons entretenir de bonnes relations avec les habitants pour pouvoir travailler et développer l’île", a-t-il déclaré au journal America Economia.

Ce n’est pas la première fois que le Chili doit faire face à une telle catastrophe. L’an dernier, 330 baleines ont été retrouvées mortes dans un fjord isolé de Patagonie, à l’extrême sud du pays.

Entre janvier et mars 2016, 40 000 tonnes de saumon, soit 12% de la production annuelle pays, avait été tués par asphyxie. Peu après, 8 000 tonnes de sardines mortes étaient découvertes à l’embouchure du fleuve Queule, dans la région de l’Araucania, au sud du pays.

Photo publiée sur la page Facebook Chiloe, maravilla natural.