PAS 2 QUARTIER - PARIS

Bastons 18e-19e à Paris : plongée dans la nouvelle "guerre des boutons"

Des jeunes du 19e interviewés pour Pas 2 Quartier sur les violences.
Des jeunes du 19e interviewés pour Pas 2 Quartier sur les violences.

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Justhyss a grandi dans le 18e, Youssouf dans le 19e. Deux arrondissements séparés par le "pont bleu", situé rue Riquet et devenu ces dernières années une  "frontière" où s’affrontent régulièrement des jeunes de groupes rivaux, principalement mineurs. Pour Pas 2 Quartier, ils ont décidé d’interroger ces ados sur cette spirale de violence. 

 

La scène a été filmée en 2013. Les bagarres sont récurrentes depuis plusieurs années, parfois hebdomadaire.

Justhyss est réalisateur. Bénévole pour le LAI, une structure dediée aux jeunes du 18e arrondissement, il y multiplie les projets vidéo incluant les habitants de son quartier. Début 2016, il est contacté par Bakary Sakho, gardien d’immeuble et responsable associatif dont nous avions diffusé le portrait. Il lui parle de la plateforme vidéo Pas 2 Quartier. Immédiatement, Justhyss lance l’idée de ce documentaire sur les jeunes qui participent aux rixes. Il y associe Meidhi, lui aussi bénévole du LAI, ainsi que Youssouf de l’association Entr'Aide, basée dans le 19e.

À différentes occasions, ils vont demander aux jeunes qui se retrouvent dans leurs centres respectifs de répondre à leurs questions, face à la caméra. Voici leurs témoignages :

Montage réalisé par France 24 à partir des interviews filmées par Justhyss  fin 2015.

"On retient surtout l'absurdité de ces bagarres"

Ça n’a pas été facile de les motiver au début. Ce qui les a convaincus, c’est quand on leur a montré le petit reportage Pas 2 Quartier sur Bakary Sakho, qu’ils connaissent. Ils ont trouvé que c’était fidèle à son image et se sont dit que ça valait le coup de participer à la vidéo. L’autre avantage que nous avions, c’est qu’ils nous connaissent depuis toujours et qu’on a les mêmes codes.

Ce qui ressort de ces entretiens, finalement, c’est l'absurdité de ces bagarres. Ils ne savent pas vraiment comment ça a commencé. Ils répètent les gestes des plus grands, et quand on dit plus grands, ils peuvent n’avoir qu’un an de plus.

Si, arrivé à un certain âge, il peut y avoir de vrais enjeux [le traffic notamment, NDLR] chez les plus jeunes, ces bastons ont plutot un air de "guerre des boutons", sans objectif précis et sans véritable hiérarchie. Ce sont des bastons entre gamins de deux territoires définis qui s’ennuient.  Beaucoup d’entre eux sont déscolarisés. Et de manière plus générale, les activités manquent dans ces quartiers.

Justhyss et Youssouf reconnaissent qu'il y a de fortes têtes dans les groupes mais ils ont constaté que ce projet vidéo en a amené certains à réfléchir à l’intérêt de ces bagarres et aux solutions à apporter.

Dépasser les réticences

Dans le cadre de ce projet vidéo, les deux bénévoles ont tenu à interviewer les responsables politiques locaux en charge de ces quartiers. Parmi eux, Maya Akkari, adjointe à la mairie du 18e. Elle explique avoir remarqué une montée en puissance des rixes deux ans plus tôt.  Pour elle, la frontière marquée entre les deux quartiers, qui correspond au passage de la ligne de chemin de fer, est un élèment qui attise les tensions. Par ailleurs, la pauvreté, la forte démographie dans le quartier de La Chapelle et le manque d’encadrement familial, les parents n’ayant généralement pas un rythme de travail de journée, ont contribué à la création d'"une dynamique négative", explique l’élue, si bien que "leur goût du challenge n’est pas utilisé à bon escient".

En concertation avec la mairie du 19e, il a été décidé en 2015 de prioriser les projets liés aux acteurs des rixes dans le cadre d’un programme appelé Synergie 18-19. L’élue évoque des cours de capoeira, pour déplacer la confrontation sur le terrain des arts martiaux, mais aussi la création d’ateliers de sensibilisation à l'usage des réseaux sociaux. Pour Cédric Dawny, élu en charge de la jeunesse dans le 18e, il est indispensable d’expliquer que l’apologie de la violence sur les réseaux sociaux est aussi passible de condamnation. "La liberté d’expression, ce n’est pas dire tout et n’importe quoi."

 

La même année, un  voyage était organisé en Espagne pour rassembler des jeunes de bandes rivales. Mais certains élus doutent de cette stratégie qui consiste, selon eux, à récompenser les plus bagarreurs. Interrogés par Justhyss et Youssouf sur cette initiative, les adolescents ont reconnu que le séjour n’avait que temporairement apaisé les tensions. "On a compris que c'était cosmétique. On préférerait un travail en commun sur le long terme", s’accordent à dire les deux bénévoles.

 

Dépasser les réticences de chaque côté du pont est un travail de longue haleine. Pour amorcer le mouvement, Justhyss a proposé à des jeunes du 18ed’utiliser le lieu comme support photographique. Des habitants touchés par ces violences ont été invités à se mettre en scène sur le pont Riquet. Le visage masqué et déguisés, l'idée était de se réapproprier le lieu tout en tournant en derision les violences qui le traversent. Les clichés ont été exposés cet été au Shakirail, lieu culturel situé coté 18e sur le bord des rails, premier témoin des bagarres. 

Prochaine étape : diffuser la vidéo de leurs témoignages aux jeunes ayant participé aux violences pour les "mettre face à l’absurdité de ces bagarres". Car, explique Justhyss, "on se rend vite compte que d’un côté comme de l’autre, il y a plus de choses qui les rassemblent que de choses qui les opposent ".

 

Merci au LAI, à l'association Entr'Aide, au Shakirail et à Bakhary Sakho d’avoir soutenu ce projet  vidéo.

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