BULGARIE

"Et si je te tue ?" : une vidéo d'agression fait d’un jeune Rom un symbole de la lutte antiraciste

Capture d'écran floutée de la vidéo, montrant le jeune Rom au sol, son agresseur s'apprêtant à le frapper.
Capture d'écran floutée de la vidéo, montrant le jeune Rom au sol, son agresseur s'apprêtant à le frapper.

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"Tu crois que je suis ton égal ? (…)", "Tu crois que je suis un gitan ?", "Et si je décide de te frapper ?"…. Une vidéo publiée cette semaine montre un jeune Rom se faire insulter et violemment frapper par son agresseur, qui filme la scène dans un village en Bulgarie. Un témoignage édifiant qui a valu au jeune homme d’être érigé en icône de la lutte contre le racisme anti Rom dans ce pays.

Selon un témoignage donné à la presse locale, Mitko, un jeune Rom de 17 ans partait acheter des cigarettes quand il a été interpellé par Angel Kaleev, un homme qu’il avait l’habitude de croiser dans le petit village d’Ovchepoltsi, dans le centre de la Bulgarie. Ce dernier aurait alors commencé à le provoquer sans raison, tout en filmant la scène.

La vidéo de deux minutes, qui est apparue le 18 avril sur les réseaux sociaux, s’ouvre sur une série de questions posée par Angel Kaleev à Mitko : "Où est-ce que tu vas ?", "Que vas-tu faire chez toi ?" lui demande-t-il d’abord. Mitko, l’air visiblement gêné, rétorque : "Si tu ne veux pas te battre avec moi alors ça veut dire qu’on est égaux". Il ne semble pas prendre son agresseur au sérieux, avant que celui-ci ne lui lance : "Et si je décide de te frapper, il se passe quoi ?" et ne joigne le geste à la parole. Angel Kaleev lui demande ensuite de s’allonger par terre, le frappe à nouveau de plusieurs coups de pied et lui demande : "Cela veut dire que moi aussi je suis gitan ?". "Et si je décide de te tuer ?" lance finalement l'agresseur, obligeant le jeune Rom à s'allonger puis se relever, plusieurs fois de suite.

La vidéo - sous -titrée en anglais - étant humiliante et mettant en scène un mineur, nous n'en diffusons que des captures d'écran, floutées si nécessaire.

"Et si je décide de te frapper ?" demande Angel Kaleev, en assénant un coup de poing au visage de Mitko.

"Au sol, espèce d'enc*** !" ordonne à plusieurs reprises l'agresseur.

Angel Kaleev n'hésite pas à frapper à coups de pieds dans la tête sa victime. "Tu n'es pas égal à moi" lui jure Mitko, quand son agresseur lui demande si Roms et Bulgares sont égaux [une façon pour le jeune Rom de concéder qu'il est "inférieur" à son agresseur].

"Et si je décide de te tuer ?" menace l'agresseur.

"S'il te plait, arrête grand frère" : à plusieurs reprises, le jeune Rom implore son agresseur de cesser, et s'excuse d'avoir pu l'offenser.

Selon la presse locale, Mitko habite depuis deux ans dans ce village bulgare, où il vit avec sa mère et plusieurs frères et sœurs, et travaille dans une ferme. Son agresseur s’est également exprimé dans la presse et a donné une toute autre version des faits… Mitko lui aurait demandé de l’argent, ce à quoi il lui aurait répondu : "Vous, les Roms, vous ne voulez pas travailler, vous ne voulez rien faire et vous mendiez ". Le fait que le garçon lui parle d’égalité l’aurait alors "irrité ", mais il dit ne pas regretter son acte. Il est actuellement mis en examen pour lésions corporelles et hooliganisme.

La vidéo a été publiée par l’agresseur lui-même puis reprises par plusieurs internautes. Elle a été vue près de 100 000 fois selon une agence de presse bulgare, qui s’étonne d’une telle viralité dans un pays de 7,1 millions d’habitants dont seulement la moitié ont accès à Internet. Le phénomène a poussé plusieurs associations européennes de défense des droits des Roms et internautes à lancer la campagne #Romaareequal [les Roms sont égaux] sur les réseaux sociaux. Mitko lui-même a été invité à poser avec le slogan :

Un soutien qui surprend notre Observatrice Daniela Mihailova, présidente de l’association bulgare de défense des Roms "Equal Opportunities Initiative".

"Dans l’esprit de nombreux Bulgares, les Roms sont la classe la plus basse de la société"

J’ai été très surprise des réactions sur Internet et dans les médias après la publication de la vidéo de l’agression de Mitko. C’est la première fois que je vois un tel élan de solidarité en Bulgarie. En général, quand ce genre de témoignage sort, personne n’y prête attention ou même pire, certains se disent que c’est mérité.

Malheureusement, ce n’est pas un incident isolé, cela arrive tous les jours en Bulgarie. Les violences envers les Roms ont toujours existé dans le pays mais nous recevons de plus en plus de témoignages d’agressions depuis l’été dernier. Une série de manifestations contre la communauté rom avait en effet éclaté et banalisé les actes racistes. Des habitations roms avaient notamment été démolies.

Derrière les manifestations et les agressions il y a, quasi-systématiquement, des membres de partis de l’extrême droite nationaliste qui manipulent l’opinion et instrumentalisent les peurs qui existent au sujet des Roms. Ils les présentent comme des voleurs, voire des criminels, et leur font porter la responsabilité de tous les maux du pays, notamment la pauvreté et le chômage.

"La police a tendance à ne jamais mener d’enquête"

Ces agressions sont rarement prises en considération par la police, qui a tendance à ne jamais mener d’enquête…La communauté rom est la plus importante des minorités dans le pays mais dans l’esprit de nombreux Bulgares, c’est la classe la plus basse de la société. Ici, les Roms vivent souvent dans des camps ou dans des ghettos en mauvais état, beaucoup sont au chômage ou travaillent au noir et les enfants sont très peu instruits…

Et la Bulgarie a toujours tenté de les garder à l’écart ! Par exemple, dans certaines écoles, il existe des classes réservées aux Roms et les élèves ne travaillent pas sur le même programme scolaire que les autres. De même, des études ont montré que les enfants Roms sont sur-représentés dans les écoles "spéciales", - qui sont en fait des écoles pour enfants en situation de handicap [51 % des élèves de ces écoles "spéciales "sont Roms selon une étude de The Open university, une unviersité britannique, NDLR].

On retrouve ce phénomène de ségrégation dans d’autres endroits : par exemple dans les hôpitaux, où il y a des salles réservées aux Roms.

Environ 800 000 Roms vivent en Bulgarie, soit plus de 10 % de la population. Mais les violences envers cette communauté sont fréquentes. Nous avions déjà consacré l’une de nos émissions aux altercations entre Roms et groupes nationalistes bulgares.

Il y a quelques semaines, des vidéos montrant des milices armées arrêtant violemment des migrants à la frontière entre la Turquie et la Bulgarie étaient apparues sur Internet. Des défenseurs des droits de l’Homme avaient exigé l’ouverture d’une enquête après la diffusion de ces images, alors que se multiplient les incidents impliquant des milices privées dans le pays.