Accéder à la littérature n’est pas aisé en Afghanistan, en particulier dans les zones reculées. Un homme a donc décidé d’enfourcher son vélo et de prendre son courage à deux mains, pour apporter des livres aux enfants vivant dans des villages isolés. Oui, vous ne rêvez pas, il s’agit bien d’une histoire positive venue d’Afghanistan.


En Afghanistan, un pays ravagé par la guerre depuis des décennies, les enfants peinent déjà à se procurer des livres dans les grandes villes. La situation est encore bien pire dans les villages reculés, d’autant plus que les Taliban ne voient pas les romans d’un bon œil.


Saber Hosseini est un enseignant de la ville de Bamiyan, dans le centre du pays. C’est lui qui a lancé le projet "Kids Foundation".

"Je leur apporte des livres de Victor Hugo, Jack London, Antoine de Saint-Exupéry, Samad Behrangi"

J’ai imaginé ce projet en octobre 2015. J’en ai parlé à des amis appartenant à des cercles littéraires, qui m’ont donné de l’argent et qui ont demandé à leurs amis vivant à l’étranger d’envoyer de l’argent également. J’ai commencé seul, en me déplaçant dans des villages éloignés de la province de Bamiyan, avec 200 contes pour enfants. Puis, j’ai trouvé des volontaires pour m’aider. On est désormais 20 et on a environ 6 000 livres.

Province de Bamiyan (en rouge), en Afghanistan. Carte Wikipedia.

On utilise des vélos pour se déplacer pour plusieurs raisons. Tout d’abord, on n’a pas assez d’argent pour acheter des voitures. Par ailleurs, certains villages sont uniquement accessibles en vélo. Enfin, c’est symbolique, car les Taliban utilisent parfois des vélos pour commettre des attentats à la bombe, et moi, je veux que l’on remplace la violence par la culture.


On travaille comme une sorte de bibliothèque. Chaque semaine, on amène de nouveaux livres aux enfants et on reprend ceux qui ont été apportés la semaine précédente, pour les distribuer à des enfants d’autres villages. Certains adultes empruntent même des ouvrages un peu plus compliqués. Au début, je choisissais des livres très simples. Mais la plupart des enfants plus âgés sont désormais capables de lire des classiques. Par exemple, on a des versions simplifiées des livres de Victor Hugo, Jack London, Antoine de Saint-Exupéry, Samad Behrangi [un écrivain iranien] et Ferdowsi [un poète iranien].

La plupart de nos livres viennent d’Iran, puisque la publication de livres en Afghanistan est très limitée. Pour les acheter, on se rend à la frontière avec ce pays.


"Des enfants m’ont donné leurs armes en plastique, à une condition : ils voulaient être les premiers servis lorsque l’on distribue les livres"

À chaque fois que j’amène des livres aux enfants, j’essaie d’évoquer un sujet avec eux. Je parle surtout de l’importance de la paix, des dangers de la drogue et du besoin de tolérance entre les peuples ayant des croyances et des cultures différentes.

Une fois, j’ai parlé des armes à des enfants, en leur disant : "Dites non aux armes et oui aux livres". Quand je suis retourné les voir, ils avaient rassemblé toutes leurs armes en plastique, c’est-à-dire leurs jouets. Ils me les ont tendues, mais ils avaient une condition : ils voulaient que leur village soit le premier servi lors de la prochaine distribution de livres, pour qu’ils puissent avoir plus de choix. Ça a été le plus beau moment de ma vie !

J’aimerais bien qu’on ait plus d’argent pour pouvoir acheter davantage de livres, notamment pour les plus jeunes. À chaque fois qu’ils nous voient, ils nous demandent des livres avec Batman ou des sirènes, des personnages qu’ils connaissent grâce aux dessins animés. Mais on a un budget limité.

 
"On reçoit des menaces de mort des Taliban"

Mais ce travail n’est pas toujours simple non plus… Je reçois des menaces par téléphone. On me dit que je dois distribuer uniquement des livres islamiques, sous peine de lourdes conséquences. Par exemple, ma femme – qui m’aide dans ce projet – enseignait avant dans une zone reculée de la région. Mais elle a reçu de nombreuses menaces. Un jour, l’une de ses élèves l’a avertie que des membres de sa famille, qui sont des Taliban, avaient planifié de la tuer. Elle a donc quitté son emploi immédiatement…

Malgré ces difficultés, on veut continuer. Les enfants sont souvent victimes de la guerre ou encore de la violence domestique. Lorsqu’ils vont à l’école, c’est rarement un havre de paix, car beaucoup d’enseignants ne sont pas éduqués et ont recours aux châtiments corporels. Donc on veut continuer à apporter un peu de joie dans leurs vies à travers les livres.