Une chasse à l’homme a eu lieu mardi sur le campus de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD). La foule poursuivait un jeune homme accusé d’avoir dragué un autre étudiant sous la douche, donnant lieu à des réactions d’une violence inouïe. Ce déferlement de colère a causé d’important dégâts.

Les faits se sont produits mardi dans l’enceinte du campus de la principale université de Dakar. Des vidéos amateur circulant sur les réseaux sociaux montrent un jeune homme malmené par plusieurs étudiants dans des vestiaires du campus. Les étudiants lui reprochent d’avoir fait des avances à un autre homme dans les douches d’un pavillon. On y entend en wolof les protagonistes demander au jeune homme de montrer son visage pour être filmé. Il y est traité d’ "espèce d’homosexuel" avant que celui-ci ne parvienne à s’enfuir. Ses assaillants s’étonnent : "Je rêve ou quoi ? il pleure ce bâtard".

Scandale à l'UCAD un étudiant homosexuel dans les locaux de Sinkou. Partagez !

Posté par Alioune Young Kant Sall sur mardi 15 mars 2016
Une vidéo amateur montrant le moment où le jeune homme accusé d'avoir fait des avances à un autre homme dans un vestiaire du campus de l'UCAD.

"Comme ils n’ont pas attrapé le jeune homme, ses poursuivants ont brûlé des locaux et saccagé une banque"

Alioune (son nom a été modifié) est un agent de sécurité de l’UCAD. Il a été témoin de la scène :

Nous avons vu une horde de jeunes converger vers un endroit du campus où se trouvent un restaurant et une banque. Ils criaient : "On va le tuer". Le jeune homme poursuivi s’était réfugié dans un bureau du gardien de la sécurité du campus. Les étudiants voulaient qu’il sorte, le face à face avec le personnel de sécurité était houleux.

La banque a évacué son staff, par précaution, jusqu’à l’arrivée de la brigade d’intervention de la police qui a lancé des gaz lacrymogènes pour disperser les étudiants et exfiltrer le jeune homme poursuivi. Mécontents, les étudiants ont brûlé les locaux des vigiles, cassé le guichet automatique et les enseignes de la banque. Ils reprochaient ouvertement aux employés d’avoir "aidé un homosexuel" à s’enfuir.

On est malheureusement habitués aux débordements dans l’université [des heurts opposent souvent la police aux étudiants pour des raisons allant de la politique aux faits divers, NDLR]. Mais c’est la première fois que je vois des étudiants s’en prendre aux locaux des agents de sécurité et à cette banque en près de 10 ans de carrière.

Un de nos Observateurs nous a transmis des photos de la banque attaquée lors de l'incident. La porte d'entrée, les enseignes et le distributeur de billet ont été saccagés.

Jeudi, le Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud) a publié un communiqué expliquant :

"Armés de barres de fer et de matraques, [les étudiants] ont saccagé le mobilier et le matériel, renversé des plats remplis d’aliments au restaurant Sinkou. Ils ont également délesté des étudiantes de leurs téléphones portables, les ont molestées ainsi que le personnel du restaurant. Le bilan est de huit étudiantes évacuées au service médical dont deux gravement blessées. Nous nous demandons quel est le rapport entre une question d’"homosexualité" et la destruction des biens de l’établissement."

Le communiqué précise qu’un huissier est venu constater les dégâts, et qu’une plainte a été déposée contre X.

Dans cette vidéo amateur publiée par Senenews, des étudiants reprochent à d'autres étudiants d'avoir permis au présumé homosexuel de s'échapper. La foule se dirige ensuite vers un restaurant du campus à la recherche de l'homme en disant aux autres étudiants qu'il s'agit d'une "chasse à l'homosexuel".

"Le neuvième cas similaire en quatre ans à l’UCAD"

Cette traque montre à quel point les réactions peuvent être violentes, dans un pays où l'homosexualité est pénalisée, et l’opinion publique y est largement hostile. Etre homosexuel, c’est risquer jusqu’à cinq ans de prison et une amende pouvant aller jusqu’à 1,5 million de Francs CFA (2 286 euros). Une simple approche ou une tentative de relation homosexuelle peut amener à une peine de prison ferme.

En octobre dernier, le président sénégalais, Macky Sall, avait affirmé sur iTELE que le temps n’était pas venu pour la "dépénalisation de l’homosexualité".

Djamil Bangoura, président de l'association "Prudence" de défense des droits des homosexuels au Sénégal, a tenté de rencontrer la victime, en vain. Il explique :

Ce n’est pas la première fois que ce genre de chasse aux homosexuels arrive à l’UCAD. Depuis 2012, nous avons enregistré neuf cas similaires. Certains de ces étudiants ont dû arrêter leurs études totalement à cause de ces affaires. Ce qui est terrible, c’est que ce sont souvent des "présomptions d’homosexualité ", voire des rumeurs parfois sans fondement qui entrainent ce genre de réactions très hostiles.

De notre côté, nous avons stoppé nos activités de prévention sur la question de l’homosexualité à l’UCAD car nous avions des réactions trop hostiles. Certains de nos membres étudiants n’ont d’ailleurs plus le courage de venir apporter leur soutien à l’organisation. De notre côté, même si nous les encourageons à ne pas renier ce qu’ils sont, nous leur conseillons de cacher leur sexualité, de faire attention aux habits qu’ils portent ou aux comportements qu’ils adoptent.