TUNISIE

Tunisie : des badauds s’incrustent dans une opération contre des jihadistes

Cette photo qui montre des badauds en train de filmer en plein mileu d'une fusillade contre des jihadistes à Ben Guerdane a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux.
Cette photo qui montre des badauds en train de filmer en plein mileu d'une fusillade contre des jihadistes à Ben Guerdane a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux.

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Les forces de sécurité tunisiennes ont abattu mercredi cinq jihadistes qui s’étaient retranchés dans une maison dans la région de Ben Guerdane, près de la frontière libyenne. Au cours de cette fusillade, les forces de l’ordre semblaient particulièrement dépassées par l’afflux massif des badauds. Cela a donné lieu à des scènes surréalistes.

Selon les autorités, les jihadistes étaient venus à bord de trois véhicules depuis la frontière libyenne toute proche. Ils s’étaient retranchés dans une maison après en avoir chassé les occupants dans un hameau appelée El-Aouija, à cinq kilomètres de la ville de Ben Guerdane. Selon des témoins sur place, la fusillade a éclaté vers 16 heures.

Plusieurs vidéos de la scène circulent sur les réseaux sociaux. Ces images montrent des citoyens qui n’hésitent pas à se faufiler parmi les policiers pour regarder, filmer, proposer un angle de tir. Par exemple, sur cette vidéo ci-dessous, on voit des policiers débordés demander à plusieurs reprises à des jeunes civils de s’éloigner.

A 0’58’’, deux personnes continuent quand même d’avancer et s’abritent derrière un buisson, quasiment à découvert.

Les membres des forces de l’ordre, eux, sont réfugiés derrière le mur d’une maison qui fait face à une bâtisse blanche où les suspects sont retranchés. De temps à autre, un policier passe une tête pour essayer de localiser les jihadistes. À 1’15’’, un civil (en veste bleue) n’hésite pas à s’incruster derrière un policier qui s’apprête à tirer. Quelques instants plus tard [à 1'29''], alors qu’un policier pose une mitrailleuse par terre, il est rejoint par un autre civil qui semble vouloir lui montrer où il faut viser.

À peine celui-là parti, un autre civil réussit à se faufiler à côté du policier [à 1’49’’].

À 2’15’’, un policer, énervé, crie : "Éloignez-vous ! Laissez-les travailler ! S’il vous plait, laissez-les s’organiser". Mais les badauds ne bougent pas.

Ce jeu du chat et de la souris se poursuit ainsi pendant plusieurs minutes…

Et tout au long de cet accrochage, à aucun moment les forces de l’ordre n’ont établi un périmètre de sécurité. Selon les autorités, un civil a été tué par une balle perdue. Un commandant de la police a en outre été blessé à la tête.

Sur cette autre vidéo, on voit un groupe de policiers en uniforme se diriger vers le lieu de l’attaque. Scène étonnante, ils sont suivis par des dizaines de jeunes sous les sifflets et les applaudissements.

Ces images montrent également des policiers suivis par une foule impressionnante alors qu’ils se dirigent vers le lieu de la fusillade.

"C'était comme dans un match de foot"

Ali Saïdi est enseignant dans une école primaire à Ben Guerdane. Il a assisté à une partie de la fusillade mais est resté à distance.

Ici, les habitants savaient que des terroristes étaient dans les parages car la veille de l’accrochage, mardi, la police a reçu une information des autorités libyennes selon laquelle trois véhicules de terroristes se dirigeaient vers la frontière. Le lendemain, des paysans ont repéré ces véhicules qui s’approchaient de Ben Guerdane. Puis tout est parti très vite. On a appris que des terroristes s’étaient réfugiés dans cette maison à El-Aouija. Les habitants se sentent très impliqués dans la lutte antiterroriste, et ils n’ont pas peur. Ils tiennent à montrer leur soutien aux forces de sécurité.

Certains sont même arrivés sur les lieux avant les forces de l’ordre. Ils ont tenté de bloquer la route avec des véhicules pour empêcher que les terroristes s’échappent ou prennent la direction de Ben Guerdane.

Cette photo qui circule sur les réseaux sociaux montre des jeunes abrités derrière un buisson en train de filmer la fusillade avec leurs téléphones portables.

D’autres jeunes se sont précipités sur place pour assister au spectacle. Comme s’il s’agissait d’un match de foot. C’était impressionnant. Il y avait des centaines de personnes autour de la maison.

Walid Zarrouk, ancien policier syndicaliste, est consultant en sécurité.

Cette solidarité de la population face au terrorisme, c’est quelque chose de positif. Lors de l’attaque de Sousse en juin 2015, des jeunes n’avaient pas hésité à former un bouclier humain pour protéger les touristes du terroriste qui marchait sur la plage.

Reste que ce genre de comportement est inacceptable. La présence de badauds augmente considérablement les risques. Il y a le risque que des badauds soient touchés dans la fusillade, ou même que des terroristes se glissent parmi eux et se fassent exploser.

Sur la vidéo, on voit bien que les forces de l’ordre ne savaient pas où donner de la tête. Ils n’étaient pas assez nombreux pour éloigner les civils et boucler le périmètre.

Même après l’attaque, il faut que les citoyens soient empêchés d’atteindre la scène du crime pour ne pas altérer les preuves. Il faut que l’environnement soit sécurisé pour que les policiers puissent mener à leur enquête à bien.

Des civils qui piétinent allègrement la scène du crime, pourtant délimitée par un ruban jaune. Photo Facebook.

Je pense que comme le terrorisme est un phénomène assez récent en Tunisie, il n’existe pas une culture de lutte contre ce phénomène dans ce pays. Il fait qu’il y ait une prise de conscience parmi la population sur la nécessité de ne pas entraver le travail des forces de l’ordre.