L’Afrique du Sud est à nouveau en proie à des tensions raciales : en une semaine, deux universités, à Pretoria et Bloemfontein, ont été le théâtre de heurts entre des étudiants blancs et noirs. Des violences révélatrices des inégalités et des incompréhensions qui persistent entre les deux communautés, particulièrement perceptibles à l’université, expliquent nos Observateurs.

Lundi soir, des travailleurs de l’université de l’État-Libre à Bloemfontein, dans l’est du pays, manifestaient pour demander la fin du recours par leur employeur à des prestataires de services pour le nettoyage et la sécurité du campus. Ils étaient soutenus par des étudiants noirs. Mais la manifestation a débordé sur le terrain de rugby du campus où se tenait un match universitaire de rugby, entre l’équipe de l’université de Free State et une équipe universitaire de Port Elizabeth raconte notre Observateur, Mawande Mateza, étudiant de l’université.

"La situation s'est embrasée en très peu de temps"

Les étudiants et les travailleurs de l'université s'étaient donné rendez-vous pour manifester pacifiquement devant le campus. Les travailleurs réclamaient aussi une augmentation de salaire, selon eux promise par la direction, et les étudiants manifestaient aussi contre l'expulsion de camarades, bannis de l’université à la suite des manifestations contre les frais universitaires l’an dernier. Au fur et à mesure, les manifestants ont été repoussés par la sécurité de l’université vers le terrain, et ont décidé de se faire entendre en interrompant le match. Les supporters du match, majoritairement blancs, sont descendus sur le terrain et ont tabassé les manifestants, majoritairement noirs. La situation s'est embrasée en très peu de temps. C'était à n'y plus rien comprendre. Des heurts se sont poursuivis, des étudiants ont renversé dans une fontaine du campus la statue de Charles Robberts Swart [président de l’Afrique du Sud pendant l’apartheid]. D’autres ont fait brûler des pneus.





Dès mardi, des étudiants ont tenté d'apaiser la situation, organisant notamment des prières collectives entre Blancs et Noirs.

Photo postée sur Twitter @MiaLindeque.

L’université de l’État-libre a néanmoins annoncé mercredi qu’elle resterait fermée jusqu’au lundi 29 février. Ces affrontements sont intervenus alors que depuis le 19 février, un autre campus connaît également des violences à caractère racial, celui de l’université de Pretoria, la capitale sud-africaine. Au centre des tensions : un projet en débat à l’université qui pourrait faire de l’anglais la langue unique d’enseignement, et pourrait amener à la disparition des cours en afrikaans, la langue dérivée du néerlandais parlée par les colons et aujourd’hui essentiellement pratiquée par leurs descendants blancs. Le 19 février, des organisations étudiantes se réunissaient pour discuter du projet dans un amphithéâtre de l’université.

Parmi elles notamment, les Economic Freedom Fighters, parti d’extrême gauche réclamant la suppression complète des cours en afrikaans, et connu pour ses débordements contre les symboles afrikaners en Afrique du Sud ; et la branche jeunesse de l’AfriForum, un lobby afrikaner, critiqué pour ses prises de position extrémistes. Des membres de deux groupuscules en sont venus aux mains, interrompant la réunion.



Les tensions se sont poursuivies depuis, notamment ce lundi. C’est ce que rapporte notre Observateur, Stefan de Beer, enseignant dans un organisme relié au département de théologie de l’université de Pretoria.

"Le projet de réforme est confus et entretient les velléités des manifestants"

C’est très difficile de dire comment les incidents ont commencé jeudi et qui est responsable du début des troubles entres les membres des EFF et d’AfriForum. Par contre, pour moi, les membres d’AfriForum ont fait de la provocation lundi. C’est le jour où le tribunal devait juger les étudiants arrêtés après les heurts de la fin de semaine [le jugement des 24 étudiants inculpés a été reporté au 7 avril] ; au retour du tribunal, des étudiants des organisations noires devaient se réunir dans un amphithéâtre, mais des membres d’AfriForum en ont bloqué l’accès. Des affrontements s’en sont suivis. Chacun a le droit de manifester pacifiquement, mais en empêchant les étudiants noirs d’accéder à leur lieu de réunion, les membres d’AfriForum savaient très bien ce qui allait se passer.

La situation reste confuse. De même que le projet de réforme lui-même, dont les interprétations varient. Il prévoit que l’anglais soit la langue principale de l’enseignement ici, mais il n’est pas dit clairement ce que deviendront les autres langues. On se demande encore si elles pourront être utilisées, l’afrikaans notamment, pour des cours particuliers ou de mise à niveau. Cette incertitude entretien les velléités des manifestants.

Aucune statistique officielle ne permet d’estimer précisément le nombre de locuteurs de l’afrikaans aujourd’hui. Mais sur plus de 40 millions d’habitants noirs, quelques centaines de milliers – au plus – le parleraient


L’université, reflet d’une société compartimentée

L’université est un des lieux où les inégalités entre Blancs et Noirs en Afrique du Sud, et les tensions qui en découlent, sont particulièrement perceptibles, explique Siki Dlanga, fondatrice de l’ONG Freedom Mantle, qui cherche à faire émerger de jeunes leaders dans l’après Mandela.

Ce qui se passe à l’université de Pretoria est révélateur : il y a des cours en afrikaans mais la langue est majoritairement parlée par les Blancs. Par ailleurs, il faut savoir que certains Blancs ont été éduqués dans des écoles où il y avait très peu de Noirs - normalement les écoles sont mixtes, mais dans celles où des cours sont en afrikaans, il y a forcément moins de Noirs. Parfois, ces élèves viennent de familles blanches qui ont encore des domestiques noirs et quand ils arrivent à l’université, c’est la première fois qu’ils se retrouvent dans une relation d’égal à égal avec des Noirs. On constate aussi dans la plupart des établissements qu’il y a une nette majorité d’enseignants blancs. Or des étudiants noirs estiment que des cours par exemple sur l’Histoire de l'Afrique seront racontés d’un point de vue occidental par un enseignant blanc.

L’université sud-africaine reflète également l’inégalité sociale entre Blancs et Noirs. En 2015, un vaste mouvement étudiant, lancé avec le hashtag #Feesmustfall, avait obtenu l’annulation d’un projet d’augmentation de 10 % des frais universitaires. Ceux-ci n’ont cessé de s’accroître ces dernières années, rendant l’accès à l’éducation supérieure de plus en plus compliqué pour les Noirs. Pour cause : 22 ans après la fin de l’apartheid, un foyer blanc gagne en moyenne six fois plus qu’un foyer noir (environ 3 000 euros contre 500 euros), alors que les Noirs représentent 79,8 % de la population et les Blancs 8,9 %. L’accès à l’université est donc bien plus difficile, en moyenne, pour un étudiant noir. Un facteur de tension supplémentaire. L’apaisement sera long, estime Craig Stewart, fondateur de Warehouse, une ONG chrétienne de lutte contre les inégalités et les divisions dans la société sud-africaine.

Tout est une question de perception des uns par les autres. L’économie, comme le système universitaire restent dominés par les Blancs, de sorte que les Noirs ont l’impression de vivre dans un "pays de Blancs", alors qu’ils sont majoritaires. Ca se traduit notamment dans les discours de certaines organisations étudiantes à majorité noire, qui utilisent pour leurs revendications des termes relatifs à la décolonisation. Ils critiquent plus les privilèges des Blancs que les Blancs eux-mêmes.

De l’autre côté, il y a ce qu’on appelle la "white fragility", une forte susceptibilité des Blancs. Souvent les Noirs ont tendance à parler de racisme dès qu’ils critiquent le système ou désignent une injustice, sans forcément maîtriser la portée de ce terme et beaucoup de Blancs se braquent en entendant ce mot. Évidemment, cela complique le dialogue. On est dans un travail de réconciliation de long terme, qui serait complexe déjà sur une petite échelle mais qui, là, concerne un pays entier.



Article écrit avec la collaboration de Marion Cieutat, étudiante en journalisme.