Le Burundi traverse depuis neuf mois une crise politique dont le pays peine à se sortir, et dans les rues, les violences sont régulières. Mais c’est sur un autre terrain qu’opposants et partisans du pouvoir se rendent coup pour coup : les réseaux sociaux sont inondés de tentatives de désinformation qui rivalisent de créativité.

Les exemples de désinformation via les réseaux sociaux sont quasi-quotidiens au Burundi, et ce, depuis le début de la crise en avril 2015. Notre équipe a sélectionné quatre exemples récents qui montrent la diversité des méthodes utilisées par les différents camps, favorables aux autorités de Bujumbura ou dans l’opposition, pour faire passer leurs messages.

Une photo d’enfants détournée pour dénoncer les rebelles burundais


Des enfants ont fait partie des victimes des attentats qui touchent la capitale burundaise. Les 7 et 15 février derniers, deux attaques à la grenade ont tué au moins deux enfants, selon le groupe de journalistes de SOS médias Burundi.
Le 15 février, plusieurs personnalités politiques proches des autorités de Bujumbura, dont un porte-parole de la présidence, ont relayé une photo sur laquelle on peut voir des enfants tenir des pancartes où on peut lire "Ne tuez pas les enfants" ou "Laissez-nous vivre et grandir". L’un des tweets est accompagné d’une légende : "Les enfants transmettent un message fort aux #Sindumuja " , nom donné aux rebelles burundais signifiant "je ne suis pas esclave" en kirundi.



Ces enfants qui tiennent des pancartes n’ont cependant rien à voir avec des enfants burundais. La plus vieille occurrence retrouvée pour cette photo remonte à janvier 2015, où la photo est utilisée sur un billet de blog évoquant des heurts à Kinshasa, en République démocratique du Congo. À ce moment là, la crise au Burundi n’avait pas encore démarré.



L’implication d’opposants politiques dans la rébellion armée, vraie ou Photoshop ?

Certaines autres tentatives de manipulation sont beaucoup plus poussées, tant et si bien qu’il est quasiment impossible de démêler le vrai du faux. Mi-février, des personnalités de l’opposition annoncent la mort d’Oscar Ndayiziga, député du CNDD-FDD, le parti du président Pierre Nkurunziza. L’homme était passé dans l’opposition et avait signé une lettre demandant au président de ne pas briguer un troisième mandat.

Peu après sa mort, un média réputé favorable aux autorités burundaises, Ikiriho.org, a publié sur sa page Facebook une photo d’hommes armés, présentés comme des rebelles burundais. Au centre, le visage de l’ex-député Oscar Ndayiziga, présenté comme " frondeur et déstabilisateur du Burundi".


La photo peut paraître surprenante, la présence de ce député dans la lutte armée n’ayant jamais été avérée. Très vite, des internautes affirment qu’il s’agit d’un photomontage pour salir l’image de l’ex-député devenu opposant. Un internaute publie sur Twitter ce qu’il présente être la photo originale. On y voit les mêmes hommes, à l’exception de celui au centre, qui a changé de visage et porte une casquette.


Aucune recherche menée par France 24 n’a permis d’identifier si l’une de ces photos était authentique. Seul aspect étrange : sur la première photo, avec des outils d’analyse d’image, on peut remarquer qu’une source de lumière très importante semble différente du reste de la photo, et éclaire le visage de l’homme. Cette luminosité n’apparaît pas sur l’autre photo.
L'analyse des niveaux de luminosité des deux photos, avec le même outil et les mêmes réglages, laisse trasparaître une zone très lumineuse sur la photo du haut, qu'on ne retrouve pas dans la même mesure sur la photo du bas.

En revanche, cet élément ne permet pas d’affirmer quoi que ce soit. Il pourrait s’agir également de deux photomontages. Ce cas illustre la difficulté que peuvent éprouver des internautes ou des journalistes à vérifier une information aujourd’hui dans le contexte burundais.

Des faux communiqués publiés sur les messageries instantanées

La guerre de communication se joue également sur des documents. Plusieurs communiqués attribués à des groupes d’opposition sont régulièrement diffusés sur les réseaux sociaux. Pour exemple, le 12 février dernier, un document présentant un présumé "plan" des Forces républicaines du Burundi (Forebu) – constituées presque exclusivement de soldats et policiers loyaux aux putschistes du 13 mai – a filtré sur des groupes de discussion de Burundais sur WhatsApp et sur certains comptes Facebook, depuis disparus, affirmant représenter la rébellion.


Un document dont le compte Twitter officiel du mouvement a rapidement nié l’existance, expliquant ne pas avoir de page Facebook.


D’autres groupes dissidents, comme le "Conseil national pour le respect de l'accord d'Arusha et la restauration d'un État de droit au Burundi" (Cnared) sont également visés. Mercredi, un document prétendant diffuser la liste du "gouvernement parallèle" de la Cnared a été publiée dans des groupes WhatsApp. La liste de noms peut prêter à sourire, on y retrouve pêle-mêle le journaliste Bob Rugurika, en exil et très critique du pouvoir, ou encore l’ex-chef d’État major et ministre de la Défense, Germain Niyoyankana, réputé loyaliste et vivant au Burundi.



Le timing de diffusion soulève des interrogations : mardi, Pierre Nkurunziza s’est engagé auprès de Ban Ki-moon à un "dialogue inclusif avec l’opposition". Son porte-parole a cependant précisé que la Cnared n’y participerait pas car elle est composée selon Bujumbura de "fauteurs de troubles".

Une série américaine comme base de la théorie du complot au Burundi


Parfois, cette guerre de communication prend un tournant résolument étrange. Début février, des internautes relaient des extraits cinématographiques, qui montreraient qu’un "possible génocide "est en préparation au Burundi. Dans plusieurs séquences, des acteurs jouant le rôle de membres du Pentagone s’inquiètent d’un possible massacre perpétré par des généraux burundais sur des Tutsis. Les internautes tentent de montrer la ressemblance entre la situation dans l’épisode et celle qui prévaut au Burundi, sans préciser l’origine des extraits.




Ces séquences sont en fait tirées de l’épisode 4 de la première saison d’une série américaine, E-ring (Division Opérations Spéciales en français). L’épisode a été diffusé pour la première fois en 2005 aux États-Unis, l’année où le Burundi a signé l’accord de paix d’Arusha, mettant fin à un conflit ethnique qui durait depuis 1993 opposant Hutus et Tutsis.

L’affaire aurait pu en rester là, mais devant les partages d’internautes, tantôt amusés, tantôt criant au complot, le "Bureau Presse, Information et Communication" de la présidence de la République a publié un communiqué dénonçant les liens faits entre la série et la situation actuelle. Une réaction surprenante, car la plupart des internautes avaient compris qu’il s’agissait d’une fiction.


La crainte d’un génocide au Burundi revient régulièrement dans les discussions autour de la crise actuelle. En décembre dernier, le Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine (UA) avait décidé l’envoi de forces supplémentaires au Burundi par précaution "en cas de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et de génocide", faisant écho aux inquiétudes exprimées par l’ONU en novembre. Le président burundais s’y était opposé, estimant que l'opposition manipulait la communauté internationale en brandissant la crainte du génocide.

Deux médias rouvrent, mais sous quelles conditions ?


Certains de ces exemples ont été abondamment relayés, d’autres beaucoup moins. Leur diversité montre cependant les méthodes utilisées de part et d’autre pour influencer non seulement les internautes burundais, mais aussi la communauté internationale.

Se fier à une information est délicat actuellement au Burundi, la plupart des médias ne fonctionnant plus depuis qu’ils ont été détruits ou sévèrement endommagés lors de la tentative de putsch ratée de mai 2015. Deux de ces médias ont officiellement repris leurs activités vendredi 19 février, la radio Isanganiro et la radio Rema-FM. Mais des doutes subsistent sur la liberté de ton dont ils pourront user : le gouvernement leur a fait signer une lettre dans laquelle ils s’engagent à présenter une information "équilibrée et objective" et à ne pas porter atteinte à la "sécurité" du pays.

Cette absence de réels garde-fous peut entraîner des erreurs importantes. En janvier dernier, une vidéo, présentée comme celles de massacres d’opposants par des militants favorables aux autorités, s’était retrouvée par erreur dans le journal de France 3, chaîne publique française.

N’hésitez pas à consulter notre guide de vérification des images qui circulent sur Internet. Si vous pensez avoir repéré une tentative de désinformation sur le Burundi, ou un autre pays, contactez notre équipe à observateurs@france24.com
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Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone

Burundi /  Intox