La colère gronde dans plusieurs zones rurales du Burkina Faso contre des "koglweogo", des comités de vigilance qui se sont donné l’objectif de traquer des auteurs d’infractions en les réprimant parfois violemment. Alors qu’un ministre a ouvert la porte à leur institutionnalisation, nos Observateurs s’inquiètent de leurs dérapages.

Les "koglweogo", "gardiens de la forêt" en moré, l'une des langues parlées au Burkina Faso, font de plus en plus parler d’eux en ce début d’année 2016, dans le "Pays des hommes intègres". Ces associations d’habitants constituées en comités de vigilance se sont multipliées depuis un an autour de Boulsa, Manga ou Koupela, des villes du centre du Burkina Faso, pour contrer la multiplication des cas de banditisme. Certaines sont bénévoles, d’autres monnayent leurs services auprès d’habitants qui estiment avoir subi un préjudice, dans la plupart des cas, des vols de bétails ou de récolte.

Début janvier, le Mouvement burkinabè des droits de l’Homme et des peuples (MBDHP) a épinglé les "koglweogo", affirmant avoir recensé des cas de tortures perpétrés par ces associations. Leur rapport dénonce "l’existence dans notre pays d’une organisation armée non républicaine, sans limite territoriale avec un pouvoir d’arrestation, de verbalisation, et de torture voire d’exécution sommaire […] sous le prétexte de lutte contre l’insécurité".

Des photos d’une victime dans la région de Kourritenga, au centre du Burkina Faso, accompagnent le dossier. On y voit un homme au dos mutilé après avoir subi un procès populaire organisé par un "koglweogo". Selon le rapport, un autre aurait été pendu à un arbre.

"Ils m’ont accusé d’être complice d’un voleur et attaché à un arbre"

Bernard P. (pseudonyme) est fonctionnaire à Ouagadougou. Il a été victime de l'une de ces associations dans la région du centre-ouest, au début du mois de janvier.

Ma femme tient un bar à Cassou, et un jour, un client est parti sans payer deux bières. Elle en a parlé autour d’elle, et sans qu’elle n'ait rien demandé, les membres du "koglweogo" local sont venus lui poser des questions sur ce client afin de le retrouver et le punir. Ma femme a eu beau expliquer que ce n’était pas très grave, ils ont insisté pour qu’elle livre son identité. J’ai dû m’entretenir par téléphone avec le chef de ce comité pour leur dire de laisser tomber. Ils m’ont alors accusé d’être complice d’un voleur. Je n’ai pas pris cette menace au sérieux.

Un week-end où je rentrais à Cassou, quelques jours après cette conversation, des membres du "koglweogo" sont venus à mon domicile. Ils m’ont dit que j’avais offensé leur chef et m’ont demandé de les suivre. Ils m’ont conduit dans leur "base", m’ont fait asseoir par terre, et m’ont demandé de couper mon téléphone. Puis ils m’ont ligoté les pieds et m’ont attaché à un arbre. Un policier a tenté de s’interposer, mais ils l’ont menacé de lui faire subir le même sort.

"Ils avaient des bâtons et des fouets, ils demandaient à leur chef l’autorisation de me punir."

Selon eux, j’étais complice d’un préjudice qu’ils évaluaient à 238 000 francs CFA [362 euros, NDLR]. Ils ont même détaillé la somme : 210 000 francs CFA pour le "vol" de deux bières, et 28 000 francs CFA pour avoir défendu un voleur. Comme ils n’avaient pas retrouvé le coupable, ils me demandaient de rembourser cette somme ! Certains membres avaient des bâtons, d’autres des fouets, et demandaient à leur chef l’autorisation de me punir. Ils n’avaient même pas 18 ans. J’ai reconnu certains d’entre eux, considérés comme des petits délinquants dans le village.

La situation était tellement ridicule que je les ai menacés de les poursuivre devant la justice et prévenus qu’ils auraient des problèmes car j’étais fonctionnaire. Ils ont pris peur, et ont décidé de me relâcher, me demandant néanmoins de payer la somme, sans quoi ils continueraient de la réclamer à ma femme. En tout, ils m’ont gardé pendant deux heures [suite à cet événement, des syndicats de la ville de Cassou ont manifesté pour réclamer la dissolution des "koglweogo", comme on le voit sur l’image ci-dessous].

Je reconnais que ces comités peuvent être utiles à la sécurité, dans des zones rurales où les policiers ont peu de moyens. Mais le problème, ce sont les méthodes employées et le fait que les membres qui composent ces "koglweogo" n’ont pas de formation.

À Cassou, le 21 janvier dernier, des syndicats enseignants avaient appelé les élèves des écoles à venir manifester leur soutien à Bernard P., violenté par un "koglweogo". Photo publiée avec l'aimable autorisation de Josiane Da.

La majorité des habitants contactés par France 24 dans différentes régions burkinabè où des "koglweogo" ont été mis en place, à Manga, Goudé, ou Boulsa, disent avoir une bonne opinion de leur présence. Ils auraient selon eux fait diminuer sensiblement les cas de banditisme. Des explications difficiles à prouver, aucun chiffre officiel n’étant disponible auprès des forces de l’ordre dans la région.

Des "koglweogo" affichent leurs résultats sur les réseaux sociaux

Début février, le ministre de la Sécurité intérieure, Simon Compaoré, a ouvert la porte à la légalisation de ces comités de vigilance populaire. Lors d’une conférence de presse, il a expliqué que "les populations sont un ‘maillon important’ et les comités de vigilance autour desquels elles sont organisées commencent déjà à produire des effets probants […] mais nous devons encadrer ces initiatives pour que ces comités n’agissent plus en ‘calfoumayé’ [de façon désordonnée, NDLR]".

Parallèlement à ces déclarations, et depuis une dizaine de jours, une page Facebook "koglweogo à Boulsa" a été créée pour faire la promotion sur internet des actions du comité de vigilance de cette ville du Centre-Nord. Sur certaines photos, ils exposent des présumés voleurs de bœufs ou de maïs, ligotés à des arbres. Dans les commentaires, de nombreux internautes les félicitent pour leur efficacité.

À côté des photos de présumés voleurs attrapés par le "koglweogo" de Boulsa et diffusées sur Facebook, des commentaires élogieux sur le travail du comité.

Selon plusieurs internautes qui y postent des commentaires, cette page Facebook aurait été créée par des habitants de Boulsa favorables à l’action de ces comités, et qui souhaitent les voir se pérenniser. Des journalistes et des membres du Balai citoyen, association de la société civile en première ligne des mouvements de protestation, ont fait référence à cette page. Son auteur, contacté par France 24, n’a pour l’heure pas répondu.


Un homme, présenté comme un voleur de mil, est affiché sur la page Facebook au côté de son larçin présumé.

"Si on légalise ces comités, on crée une forme d’État dans l’État"

La multiplication des appels à l’institutionnalisation des "koglweogo" inquiètent des associations des droits de l’Homme au Burkina Faso. Saïdou Kaboré est l’auteur d’un rapport du Mouvement burkinabè des droits de l’Homme et des peuples (MBDHP) pour le Kourritenga, dans la région du Plateau Central.

Nos enquêtes montrent que ces "koglweogo" manquent d’organisation et laissent la porte ouverte à de nombreux dérapages sous couvert de lutte contre l’insécurité. Le comble, c’est qu’ils ont très souvent le soutien de chefs coutumiers locaux. On n’a d’ailleurs aucune idée de ce que devient l’argent extorqué aux présumés coupables en échange de leur libération.

Le principe des comités populaires n’est pas une mauvaise chose en soit, mais je ne vois pas bien comment leur mise en place est possible. On nous explique qu’il n’y a pas assez de policiers ou de moyens pour sécuriser les zones rurales burkinabè. Mais même si on forme ces comités populaires pour les institutionnaliser, comment va-t-on faire pour les encadrer ? Il faudra créer de nouveaux postes de policiers, donc le problème sera le même. Si on légalise ces "koglweogo", sans y mettre les moyens, on ouvre la porte à plus d’injustice, et à la création d’un État dans l’État.

Le 7 février, le syndicat des magistrats du Burkina Faso a également donné son point de vue : il a exigé auprès du gouvernement le "démantèlement sans délai" de ces structures. Le syndicat explique "s’interroger sur la volonté affirmée des pouvoirs publics de reconnaitre de telles structures".