Tunisie

Les eucalyptus de Menzel Bourguiba sacrifiés sur l’autel du business

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À Menzel Bourguiba, une ville du nord de la Tunisie, les eucalyptus centenaires sont un véritable poumon vert au milieu d’usines polluantes. Mais leur bois, très cher, est convoité et fait l’objet de marchés jugés illégaux et opaques par un collectif d’habitants. Après l’abattage de huit eucalyptus fin janvier, ils se mobilisent pour sauver des arbres devenus partie intégrante du patrimoine de leur ville.

En 2010, la mairie de Menzel Bourguiba avait cédé 358 eucalyptus à une entreprise en échange de plusieurs milliers de dinars (1 000 dinars = 444 euros). Selon la mairie, ces arbres étaient devenus dangereux pour les passants. Mais des habitants ont dénoncé un accord financier qu’ils estimaient douteux entre la mairie et la société de bucheronnage.

Selon la presse locale, les eucalyptus font l’objet de nombreuses convoitises : ils se revendent très cher pour être acheminés vers les chantiers de constructions navales, les industries de charbon et les entreprises de fabrication de meubles.

Photo de l'abattage de 2010 à Menzel Bourguiba. Photo envoyée par notre Observateur.

Face à la mobilisation des habitants de la ville, la mairie avait finalement renoncé à l’abattage. Mais cette année, une affaire similaire ravive la colère : le 31 janvier, une société a été surprise par plusieurs habitants en train de couper plusieurs arbres situés le long d’un parcours de santé, sur un terrain appartenant à la municipalité.

"Nous soupçonnons des malversations entre la mairie et l’entreprise de bucheronnage"

Helmi Zayene est le président d’une association de protection de l’environnement à Guengla, La citoyenneté Guengla, un quartier de Menzel Bourguiba.

Depuis quelques semaines, nous nous mobilisons contre un nouvel abattage. En novembre 2015 nous avons appris qu’un terrain situé bord du lac de Bizerte appartenant à l’OLM [l’Office des lotissements militaires, rattaché au ministère de la Défense, NDLR], où l’on compte une centaine d’eucalyptus, allait être défriché afin d’y construire des logements pour le personnel du ministère de la Défense.

Les habitants ont surpris une entreprise en train de couper les eucalyptus le long de la route municipale. Photo envoyée par notre Observateur.

Suite à un appel d’offre, une société a été désignée pour abattre tous les arbres du terrain. Les abords du lac de Bizerte sont un petit coin de paradis, pour les habitants ça a été un choc, mais nous ne pouvions rien faire. En effet, l'OLM est propriétaire du terrain et avait reçu une autorisation de la part du ministère de l'Agriculture.

"Nous demandons à la municipalité un cadre pour empêcher l’abattage de ces arbres"

Le problème, c’est que la société de bucheronnage employée par l’OLM ne s’est pas contentée d’abattre les eucalyptus présents sur le terrain. Dimanche 31 janvier, plusieurs habitants l’ont surpris en train de couper des arbres situés sur le bord de la route, le long d’un parcours de santé. Il s’agit pourtant d’une zone qui appartient à la municipalité. Nous leur avons demandé d’arrêter. J’ai moi-même été chercher le maire pour l’amener sur les lieux.

Les habitants devant les troncs coupés. Photo envoyée par notre Observateur. 

Le maire a demandé à ce que l’abattage cesse, expliquant que l’entreprise était dans l’illégalité. Huit arbres avaient déjà été coupés, ils ont été laissés sur place et les bûcherons sont partis. La semaine suivante, ils sont revenus pour récupérer les arbres, sûrement pour les revendre. Ils nous ont dit que le secrétaire général de la mairie leur avait donné l’autorisation de récupérer ces arbres. La mairie a eu une attitude très étrange : elle n’a pas porté plainte alors que ces arbres ont été coupés illégalement sur son territoire et ensuite elle autorise l’entreprise à récupérer les eucalyptus coupés. Nous soupçonnons des malversations entre la mairie et l’entreprise de bucheronnage.

Dans cette vidéo, le maire et un député ont été appelés sur les lieux peu après l'abattage. 

C’est donc mon association qui a porté plainte. Maintenant, nous demandons à la municipalité de mettre en place un cadre pour protéger ces arbres. Par ailleurs, il nous semble que ces abattages à répétition vont à l’encontre du plan pour la protection de l’environnement dans la zone du lac de Bizerte, "Horizon 2020", pour lequel la ville a bénéficié d’une aide de 50 millions d’euros de la part de l’Union européenne. Normalement, cet argent doit servir à la dépollution de la ville et à l'entretien des espaces verts. C'est l'inverse qui se produit en ce moment.

En plus, Menzel Bourguiba est une ville qui a été construite par les Français en 1897, elle s’est d’abord appelée "Ferryville". Le patrimoine de cette ville repose essentiellement sur les bâtiments de style colonial et les nombreux eucalyptus, plantés lors de la fondation de la ville. Les habitants y sont très attachés.

Photo envoyée par notre Observateur.

Ces arbres jouent un rôle esthétique mais aussi environnemental. Menzel Bourguiba est marquée par la présence de plusieurs industries lourdes, notamment de métallurgie, qui sont très polluantes. Les eucalyptus sont les poumons de notre ville. Ils permettent aussi de faire de l’ombre et de garantir un peu de fraîcheur. Les Français qui ont grandi à Ferryville au moment de la colonisation y sont eux aussi attachés. En 2010, lorsque nous avons manifesté contre l’abattage de plusieurs eucalyptus, nous avions reçu beaucoup de soutiens venus de France.

Contactée par France 24, la mairie de Menzel Bourguiba n’a pas souhaité faire de commentaire sur cette affaire. Pour le moment, l’Office des logements militaires n’a pas répondu à nos sollicitations. Nous publierons sa réaction si elle nous parvient.