HAITI

Symbole de la dictature, l'ancienne armée d'Haïti fait pression sur le pouvoir

Publicité

Un ancien militaire a été tué vendredi 5 février à Port-au-Prince pendant des affrontements entre opposants au pouvoir haïtien et des hommes en uniforme kaki se réclamant de l'ancienne armée d'Haïti. Très impopulaire, celle-ci a été démantelée dans les années 1990, mais ses membres sont toujours organisés et demandent depuis plusieurs années leur remobilisation.

Vendredi 5 février, plusieurs personnes se réclamant des forces armées d'Haïti (FADH) ont défilé dans les rues de la capitale haïtienne en uniforme militaire et munis de fusils. De violents échanges ont eu lieu lorsqu'ils ont croisé des opposants au gouvernement au niveau de la place du Champ de Mars, près du palais présidentiel.

Vidéo réalisée par notre Observateur Jeanty Junior Augustin pour le journal Le Nouvelliste Haïti

Un ancien militaire s'est retrouvé isolé parmi les opposants et a été lynché à coup de pierres dans la foule.

Notre Observateur Jeanty Junior Augustin est journaliste pour le site Le Nouvelliste Haïti. Il a assisté à la manifestation de vendredi et décrypte la stratégie des forces armées.

"Martelly avait promis de remobiliser l'armée et les militaires ne veulent pas que cette promesse soit oubliée"

De 1957 à 1986, Haïti a été une dictature. Il y a d'abord eu "Papa Doc" [François Duvalier, nommé "Président à vie" à partir de 1964] puis son fils, "Bébé Doc" [Jean-Claude Duvalier]. Selon les anciens, c'était une époque marquée par l'absence de liberté d'expression et la répression militaire. Tout ceux qui s'opposaient au gouvernement étaient arrêtés et jetés en prison.

Quelques années après la fin de la dictature, en 1995, l'armée d'Haïti a été démantelée pour mettre fin à l'influence des militaires sur la vie politique du pays. Depuis, nous appelons cette ancienne armée les "forces démobilisées d'Haïti".

Photo envoyée par notre Observateur. 

En 2010, Martelly a fait savoir son envie de réinstaurer l'armée, indispensable au bon fonctionnement du pays, selon lui. Cette annonce a été très critiquée. Pour ses opposants, ces militaires symbolisent la dictature, ils y ont donc vu une tentative du président d'instaurer un nouveau régime autoritaire en Haïti.

Vendredi, plusieurs hommes ont manifesté en habits militaires et se réclamaient des forces armées démobilisées. Ce défilé avait lieu deux jours avant la fin officielle du mandat de Martelly. Je pense qu'ils voulaient montrer au gouvernement qu'ils sont toujours là : Martelly leur avait promis de tous les remobiliser. Ils ne veulent pas que cette promesse soit oubliée. Ce défilé sonne également comme la menace d'un nouvel état de terreur.

Photo envoyée par notre Observateur. 

"Les forces armées ont tiré en l'air des balles réelles"

Ces forces armées essaient depuis quelques mois de se réorganiser. Elles ont même commencé à recruter de nouvelles personnes pour renforcer leur effectif.

Le défilé a dégénéré quand ils ont croisé les opposants au gouvernement. Ces derniers manifestaient pour demander à ce que Martelly quitte le pouvoir. 

Les deux camps se sont retrouvés dans le centre-ville. C'est à ce moment là que les opposants ont commencé à leur lancer des pierres. Les forces armées ont fait demi-tour en tirant en l'air des balles réelles. En effet, si elle a bien été démantelée, cette armée n'a pas été officiellement désarmée. Je crois que les armes dont ils disposent sont leurs anciennes armes.

Le prétendu ancien militaire tué par des opposants au gouvernement. Photo envoyée par notre Observateur. 

Un homme en tenue militaire s'est retrouvé isolé parmi les opposants. Il s'est fait tuer à coups de pierre. La plupart des manifestants qui l'ont lynché sont issus des quartiers populaires de la capitale. Pour moi, leur but était de dire aux forces armées que la dictature est terminée et qu'il n'est pas question que l'armée soit réinstaurée. 

C'est la première fois qu'une personne est tuée lors de manifestations de l'opposition. Cet événement  a été un choc. Mais je ne pense pas que ce soit le signe que de nouveaux affrontements auront lieu dans les rues. En général, personne ne se risque à sortir quand les opposants manifestent. [Plusieurs manifestations de l'opposition se sont déroulées dans la violence, NDLR].

Dans un communiqué, le ministère de la Défense a déploré le massacre et démenti l'appartenance de la victime aux anciennes forces armées d'Haïti. Le ministère a également appelé à "faire preuve de sérénité face à cette mise en scène provocatrice". 

Dimanche 7 février, le président Michel Martelly a achevé son mandat sans transmettre le pouvoir à un successeur. En effet, suite à de violentes manifestations, le second tour des élections présidentielles a été reporté à deux reprises. Comme le prévoit l'accord de sortie de crise signé samedi, les parlementaires doivent maintenant élire un président intermédiaire.