ACTUALISATION / 01-02-2016 :  Selon le porte-parole du parquet de Berlin, l'enquête a pu confirmer que l'adolescente avait inventé cette histoire de viol. Sa maman a affirmé qu'elle recevait actuellement un traitement psychiatrique.


L’enlèvement et le viol présumés d’une jeune fille germano-russe à Berlin par des réfugiés a créé la polémique en Russie. Malgré le démenti de la police allemande, les médias russes ont relayé l’affaire, l’illustrant par une vidéo publiée sur les réseaux de l’extrême droite allemande… mais vieille de sept ans.


Selon le média à l’origine de l’information, un site qui s'adresse aux "Soviets d’Allemagne", la jeune fille germano-russe aurait été retenue près de 30 heures par ses trois ravisseurs "d’origine arabe" le 11 janvier dernier dans le quartier de Marzahn à Berlin. Si la police allemande confirme que la jeune fille avait bien disparu pendant plusieurs heures ce jour là, elle aurait présenté des "versions contradictoires" aux autorités lors de son audition. Si bien que le 18 janvier, la police de Berlin a expliqué sur son compte Facebook qu’après enquête, il n’y avait eu ni enlèvement, ni viol. 

Une conclusion qui a attisé la colère des réseaux d’extrême droite allemands pour qui la police tente d’étouffer l’affaire, quelques semaines après les nombreuses agressions sexuelles survenues le soir du Nouvel An à Cologne, dont certaines perpétrées par des migrants.

Mais des médias ont continué d’enquêter sur cette histoire, notamment un journaliste de Perviy Kanal (Channel One), la principale chaîne de télévision nationale de Russie, en interviewant la famille de la victime présumée. Les parents ont affirmé que la police allemande aurait fait pression sur la jeune fille pour qu’elle change de version. Depuis, la communauté russophone d’Allemagne s’est rassemblée à plusieurs reprise pour manifester son mécontentement, comme dimanche à Ingolstadt, en Bavière, et réclamer que justice soit faite.


Dans l’un de ses reportages, Perviy Kanal relaie une vidéo publiée le 14 janvier par une page Facebook nommée "Anonymous Berlin". Selon la légende qui accompagne les images, on y verrait un groupe de quatre hommes "d’origine arabe" se filmer avec un téléphone portable et expliquer en allemand qu’ils ont "violé une jeune fille vierge dans une tournante à sept". Ils ajoutent "elle pleurait, on lui a craché dessus comme des porcs".

Capture d'écran de la vidéo publiée par Anonymous Berlin, et reprise dans le reportage de Perviy Kanal. La vidéo a depuis été supprimée de la page Facebook mais est toujours disponible en cache.

Toujours selon la page Facebook, la vidéo, postée en décembre sur YouTube, présente les hommes comme les auteurs présumés de viols. Un appel à témoin est même lancé en donnant le numéro de la police de Berlin. La séquence du reportage de Perviy Kanal faisant référence à cette vidéo est visible ci-dessous, en russe.

La vidéo en question est visible à partir de 3:30 dans ce reportage publié sur Perviy Kanal le 16 janvier dernier.

Pourtant, comme le montre le site StopFake.org, un groupement d’élèves d’écoles de journalisme en Ukraine qui lutte contre la désinformation sur internet, la vidéo n’a rien de récent. Une recherche sur YouTube montre qu’elle a été postée en septembre 2009 avec un lien renvoyant à un forum non officiel de l’armée allemande, depuis disparu. Elle est intitulée "Des Turcs parlent ouvertement de viol".

La vidéo originale présentée comme étant récente dans les médias russes date en réalité de 2009.

"Aucun grand media russe n’a fait de correctif !"

Bogdan Borodiichuk, journaliste à StopFake.org, qui a travaillé sur le cas, explique :

Il est impossible de dire si la scène dont parlent les protagonistes a bien eu lieu, il pourrait s’agir d’une simple provocation. On ne sait même pas si la vidéo a été filmée en Allemagne [dans la vidéo, un homme parle d’ailleurs de ‘Reutigen’, une ville Suisse du canton de Berne, NDLR]. Toujours est-il que la page Facebook "Anonymous Berlin "a retiré sa publication. Cette page Facebook n’a d’ailleurs rien à voir avec le collectif Anonymous classique, connu pour défendre la liberté d’expression sur Internet, mais est plutôt une page ouvertement islamophobe.

Malgré cette tentative de désinformation avec une fausse vidéo, aucun média l’ayant diffusée [Ria Novosti ou Ren-TV] n’a depuis fait un correctif pour dire que la vidéo était ancienne, et les reportages sont toujours disponibles sur les sites.

Pour les médias russes, tout ce qui peut illustrer que ce qu’il se passe en Europe est négatif permet de détourner l’attention, notamment en cette période de crise économique pour Moscou. Derrière ces images choc et non vérifiées, il y a un message qui est "de telles choses, comme le viol par des immigrés, ça ne peut pas arriver en Russie.">
Cette jeune fille n’a pas pu disparaître 30 heures sans raison.
Serguei Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères

Malgré le démenti de la police et l’absence de preuve, cette affaire de viol présumé continue de faire des remous. Mardi, le ministre des Affaires étrangères russes, Sergueï Lavrov, a expliqué que la jeune fille n’avait pas "pu disparaître 30 heures sans raison". Il a demandé à la justice allemande de "tirer cette affaire au clair".

En Allemagne, une plainte pour "incitation à la haine raciale" a été déposée par un avocat de la ville de Constance, Martin Luithle, contre le journaliste de Perviy Kanal à l'origine du reportage. Il lui reproche un traitement biaisé du sujet, destiné à instaurer "sciemment" l'animosité envers les réfugiés.

Dans ce contexte, de nombreuses associations de défense des migrants craignent les amalgames et un durcissement de la politique d’accueil. Mais pour l’heure, Angela Merkel, la chancelière allemande, rejette toujours un plafond pour l'accueil des réfugiés et la fermeture des frontières allemandes, comme le demandent des membres de l’opposition ainsi que certains de ses alliés politiques.
Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone