La découverte d’un gisement aurifère dans la région du Batha, dans le centre du Tchad, a créé de vives tensions ces dernières semaines entre des creuseurs et l’armée, déployée pour sécuriser la zone. Des jeunes orpailleurs venus de N’djamena, la capitale, racontent comment ils ont tenté de braver l’interdiction pour trouver quelques grammes d’or et "changer leur vie".

La nouvelle de la découverte d’un gisement d’or près du petit village de Djaya, au centre du Tchad, s'est propagée dans toute la région il y a une dizaine de jours. Des autochtones se sont improvisés orpailleurs pour aller creuser dans la zone, à la recherche de quelques grammes du précieux métal. Ils ont rapidement été rejoints par de très nombreux Tchadiens ainsi que par des orpailleurs étrangers venus du Soudan ou du Niger.

#تشاد#البطحاءجانب من مناجم الذهب .يجب علي النظام ان يدرك ان التنقيب ليس بالأمر السهل ولايوجد أحد يذهب إليها هو يملك ما يترزق به .

Posté par Souleyman Mahamat Obyeskemi sur mercredi 20 janvier 2016

Mais les autorités tchadiennes n’ont pas vu cet afflux d’un bon œil et ont dépêché en fin de semaine dernière des renforts militaires pour sécuriser le site. Les forces de l’ordre ont déployé un périmètre de sécurité et demandé aux orpailleurs de quitter les lieux, à la grande déception des creuseurs. Certains avaient fait des centaines de kilomètres pour tenter leur chance.

© Mahamat Hassan Adoum
Des militaires tchadiens quadrillent la zone où a été découvert l'or. Photo publiée le 16 janvier sur Facebook.

"On a parcouru 500 kilomètres pour rien"

C’est le cas d’Abakar (pseudonyme), un commerçant de N’Djamena. Dès qu’il a appris l’existence du gisement, il s’est cotisé avec des amis pour acheter des détecteurs de métaux et se rendre dans la région du Batha.

Nous sommes partis à six le 12 janvier dernier, après avoir réuni environ 1,5 millions de francs CFA (un peu plus de 2 000 euros) pour acheter du matériel. Pour certains d’entre nous, ça représentait presque 6 mois de salaire.
Nous avons parcouru 500 kilomètres en 6 heures pour rejoindre la zone, pour rien. Mais arrivé sur place, il était impossible d’avoir accès au gisement, et même d’en approcher à plusieurs kilomètres. L’armée contrôlait même des villages aux alentours, en leur donnant l’ordre de ne pas circuler.

Sur cette carte, les villes de Mongo, le village de Djaya et la ville pétrolière de Doba plus au sud (abordée en fin d'article) sont visibles.

Nous avons vu des personnes se faire interpeller avec quelques grammes d’or. Les militaires leur ont confisqué leur marchandise, et ont brûlé leurs motos. Nous avons-nous aussi été contrôlés, mais par chance, les forces de l’ordre n’ont pas trouvé le détecteur car nous l’avions démonté et caché. La situation était tellement tendue que nous avons été obligés de repartir, sans avoir creusé.

Des Observateurs ont affirmé avoir vu des militaires déposséder des creuseurs de leurs butins et brûler leur moto. Des photos montrant ces scènes circulent sur les réseaux sociaux.Photo publiée sur makaila.fr par Makaila Nguebla.

On est très déçus, comme tous les gens autour de nous qui avaient un peu d’espoir de trouver quelques grammes d’or, qui auraient pu changer leur vie. Personne ne nous remboursera cet investissement.

Nous craignons des infiltrations étrangères qui mettraient en péril la sécurité nationale
Haroun Tchong-Tchong, préfet de la région du Batha


Au-delà des confiscations de matériels et de marchandises, les militaires ont été accusés par des députés de la région du Batha d’avoir utilisé leurs armes pour tirer sur les orpailleurs récalcitrants, évoquant même des "morts par balle". Des témoins ont confirmé avoir entendu des tirs, sans pouvoir affirmer que des creuseurs avaient été touchés. Mais le préfet du Batha, Haroun Tchong-Tchong , joint par France 24, récuse cette version :

Les militaires n’ont pas fait usage de leur arme pour tuer des creuseurs. Les seules victimes à déplorer sont ceux qui sont tombés sur des braqueurs qui les ont tué pour voler leur marchandise. L’armée a été déployée dans la zone pour deux raisons : d’abord pour sécuriser un espace qui est une réserve naturelle où il y a beaucoup d’éléphants, et les protéger des produits toxiques utilisés par les orpailleurs, comme le mercure. Ensuite, nous avons été informés que de nombreux orpailleurs du Soudan et du Niger s’étaient mêlés aux Tchadiens, et nous avons peur d’infiltrations qui pourraient remettre en question notre sécurité.

"L’afflux des orpailleurs a une incidence sur les prix dans la région"

La décision des autorités de mettre en quarantaine la région a eu des incidences imprévues. À Mongo, l’une des plus grandes villes proches du gisement d’or, la situation commence à peser sur le quotidien. Daoud (pseudonyme) est un travailleur humanitaire dans cette ville.

Des renforts militaires ont été déployés à Mongo, et les personnes qui circulent avec des détecteurs de métaux ou des marchandises jugées suspectes sont systématiquement interpellées. Ça crée une ambiance assez délétère dans les marchés, où les forces de l’ordre fouillent chaque recoin à la recherche de quelques grammes d’or qui seraient revendus sur les étals.

Dans plusieurs villes, notamment à Ati plus au nord, les lycées ne fonctionnent plus, car près de 80 % des élèves ont déserté les salles de cours pour aller creuser. L’afflux d’orpailleurs a aussi une conséquence sur les prix des denrées premières : un plat de boule de millet, la nourriture de base au Tchad, coûte maintenant 500 francs CFA (72 centimes d’euros) contre 250 (37 centimes d’euros) auparavant. Pour cette région très pauvre, cette découverte est, à court terme, finalement une mauvaise nouvelle.

La gestion des profits engendrés par les ressources naturelles du Tchad est souvent source de conflit, notamment pour les populations locales qui se sentent lésées. Dans la région de Doba, dans le sud du pays, connue pour être la capitale de l’or noir tchadien, des habitants affirment ne pas voir les retombées économiques escomptées. De son côté, le gouvernement a plusieurs fois expliqué contrôler drastiquement ces activités pour éviter les pénuries artificielles provoquées par des commerçants peu scrupuleux et mieux contrôler la distribution.