IRAK - IRAN

Mystère et intox autour d’un "poète irakien exécuté à l'iranienne"

La photo d'une exécution reprise par les médias et internautes
La photo d'une exécution reprise par les médias et internautes

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Il y a eu les premiers  tweets sur sa condamnation, puis les photos de son exécution, repostées d’innombrables fois sur les réseaux sociaux. Ahmad al-Nuaimi, poète irakien, aurait été pendu fin décembre à une grue pour un texte jugé insultant envers les chiites. Une information censée montrer, dans cette période de tensions confessionnelles entre les monarchie sunnites du Golfe et les puissances chiites, que ces dernières n’ont rien à envier à l'Arabie saoudite en matière de cruauté. Mais tout dans cette affaire semble douteux.

Le tweet de départ

L'un des premiers tweets qui signale cette histoire provient du compte d’une poétesse émiratie critique envers la République islamique d’Iran. Sous la photo d’un homme emmené vers la potence, elle écrit : "L’exécution à l’iranienne, avec une grue, du poète irakien qui a écrit ‘Nous sommes un peuple sans honte’".  Un tweet qu’elle a depuis effacé, expliquant qu’il avait entrainé une série de commentaires haineux. 

Un des premiers tweets à sortir l'information.

Nous avons retrouvé le poème qu’elle mentionne sur Internet. Le texte dénonce l’ingérence des Iraniens dans les affaires irakiennes.

Rapidement, nombres d’articles de presse en arabe, en kurde mais aussi en français reprennent l’information, avec plus ou moins de précautions. Certains affirment que l’homme était accusé d’avoir insulté l’imam Ali dans son texte et la plupart reprennent les photos de l’exécution.

Sur les photos, un tueur en série iranien

Premier problème, ces photos n’ont rien à voir avec le poète irakien. Elles montrent l’exécution d’un homme accusé d’être un tueur multirécidiviste en 2011 en Iran. Dans cet article d’un media iranien en ligne,  il est expliqué qu’il avait été surnommé "le chauffeur de l’horreur" après avoir tué cinq femmes dans la ville iranienne de Qazvin. On retrouve dans l’article la série de photos de son exécution.

Une exécution introuvable

Dans son tweet original, la poétesse émiratie laisse planer le doute sur le lieu de l’exécution, tout en laissant penser qu'elles auraient été menée par des chiites. Certains internautes en concluent que la scène a eu lieu en Iran, pour autant aucun média iranien ne fait mention de l’exécution d'un poète irakien récemment, pas même les pages ou les sites des activistes des droits de l’Homme, qui suivent de près les condamnations à mort dans ce pays. Par ailleurs, aucune ONG internationale des défense des droits de l’Homme n’a rapporté cette exécution. Si un poète répondant à ce nom a donc été exécuté, c'est de manière secrète, ce qui arrive toutefois en Iran, comme l’explique l’organisation Amnesty International sur son site. 

Autre possibilité : le poète a été exécuté en Irak et non en Iran. Mais là encore, il n’y a pas de mention de cet évènement dans la presse irakienne. Et bien que les applications de la peine de mort soient en hausse en Irak, nos contacts sur place jugent très peu probable que les autorités de Bagdad aient ordonné l’exécution d’un homme pour un poème.

Et un  poète irakien introuvable

Pour Fadel Thamer, président de l’union des écrivains irakiens contacté par France 24, le poème attribué au poète prétendument exécuté est bien sur le web depuis plusieurs années, mais "Ahmed al-Nuaimi" n’est certainement pas un poète connu.

En faisant des recherches, plusieurs homonymes irakiens se disent effectivement poètes ou écrivains, comme l’internaute qui tient cette page YouTube  ou encore celui qui est derrière cette page Facebook mais rien n’indique que ces hommes soient liés au poème, ni qu’ils aient été arrêtés en Iran, et encore moins exécutés.

Un contexte de tension qui  favorise la désinformation

L’information est donc pour le moins douteuse. Si elle a beaucoup circulé, assortie des photos de l’exécution, c’est parce qu’elle a été diffusée dans un contexte de tension particulier entre les pays du Golfe , à majorité sunnites, et l’Iran, à majorité chiite, après l’exécution par l'Arabie saoudite d’un opposant religieux chiite.

Pour autant, l’Iran n’en reste pas moins le deuxième pays du monde en terme du nombre d’exécutions de prisonniers, avec 289 cas officiellement reconnus en 2014. Amnesty International affirme d’ailleurs que 454 autres exécutions auraient été pratiquées par les autorités iraniennes, sans qu’elles ne le reconnaisse officiellement. Toujours d’après l’ONG, une partie de ces condamnations à mort visent à "éliminer la dissidence politique". C’est également le cas en Arabie saoudite, où au moins 90 prisonniers ont été exécutés en 2014.