Des prisonniers enchaînés, des cellules encrassées où s’entassent des dizaines de détenus ou encore des pénuries d’eau qui durent des jours : un Observateur nous raconte, photos à l’appui, le quotidien des détenus de la prison centrale de Libreville au Gabon.

Ce n’est pas la première fois que la prison de la capitale gabonaise fait parler d’elle. En 2009, plusieurs détenus avaient pris en otage des gardiens et des prisonnières de la prison causant la mort d’au moins une personne. Et en 2013, des armes blanches, de la drogue et des téléphones portables avaient été saisis après une vaste perquisition menée dans les cellules.

Un Observateur, qui préfère rester anonyme pour des raisons de sécurité, a passé plusieurs semaines dans cette prison et a décidé de témoigner.

"Quand il n’y a plus de place, les détenus vont dormir dehors"

La prison est divisée en plusieurs secteurs, appelés "quartiers" dans lesquels on trouve plusieurs cellules. Un des quartiers se surnomme "La Chine", personne ne veut y aller parce que la surpopulation carcérale y est trop forte ! Il y a près de 300 détenus soit une quarantaine par cellule. Dans mon quartier nous pouvions être jusqu’à 20 dans des toutes petites cellules, quand il n’y a plus de place les détenus vont dormir dehors.

L'intérieur de la prison centrale de Libreville. Photo envoyée par notre Observateur. 

Il y une partie spécialement réservée aux fonctionnaires et une aile réservée aux femmes. Dans les autres "quartiers", tous les détenus masculins sont mélangés, peu importe la peine qu’ils purgent.

"Les prisonniers sont livrés à eux-mêmes, c’est comme un mini-village"

J’ai côtoyé des assassins comme des petits voleurs. Cela pose un véritable problème de sécurité d’autant plus qu’il n’y a pas de caméra de surveillance !

Photo d’une cellule surpeuplée. Photo envoyée par notre Observateur.

Les gardes pénitenciers ne sont pas vraiment présents non plus. Les prisonniers sont livrés à eux-mêmes, c’est comme un mini-village.

La prison de Libreville "un mini-village" selon notre Observateur.

Il y a un chef de quartier, lui aussi est un détenu, qui impose des règles. Il crée un petit gouvernement autour de lui... Il désigne un "maire" qui s’occupe de répartir les tâches : cuisine, nettoyage etc. Seuls les privilégiés peuvent y échapper. Le chef s’occupe également de la répartition des prisonniers dans les cellules de son quartier. Il s’arrange généralement pour qu’il n’y ait pas trop de monde dans sa cellule. S’il y a une bagarre au sein d’un quartier, c’est au chef d’aller le rapporter aux gardes pénitenciers. Il peut décider de le faire ou ne pas le faire… Du coup, beaucoup de règlements de comptes ne sont pas connus des gardes.

Des détenus font la cuisine dans la prison de Libreville au Gabon. Photo envoyée par notre Observateur.


"Pas de tables, pas de chaises, pour manger c’est à même le sol, comme des chiens"

Nous faisions la cuisine à même le sol et il fallait tout faire. Il n’y a pas de service de restauration. Les gardes pénitenciers donnent des cartons avec du poulet et des pots de sauce tomate et après on doit se débrouiller !

Des plats sales servant aux prisonniers à cuisiner. Photo envoyée par notre Observateur. 

Tout est chauffé au feu de bois dans des marmites sales. Nous devions couper le bois et la viande, du coup tous les détenus ont à leur disposition une petite hache et des couteaux.

Les détenus mangent à même le sol. Photo envoyée par notre Observateur. 

Nous mangions ensuite dans un tout petit espace, ressemblant à un couloir. C’est le principal espace commun dont les détenus disposent. Pas de tables, pas de chaises, pour manger c’est à même le sol, comme des chiens. De gros rats se baladent dans toute la prison, surtout près des marmites. Mais au Gabon, les prisonniers sont superstitieux : si tu tues un rat alors ta peine risque d’être prolongée. On raconte également qu’un jour un prisonnier a tenté de faire fuir un rat en lui donnant un coup et que le rat est venu le mordre au pied. Quelques jours plus tard son pied serait devenu énorme et il en serait mort. Du coup, personne ne touche aux rats.

L’espace où nous mangeons, c’est également l’endroit où les détenus font leurs besoins et se lavent. Les conditions d’hygiène sont vraiment horribles.

Des détenus attendent que le tuyau soit alimenté en eau. Photo envoyée par notre Observateur.

À plusieurs reprises, les détenus sont privés d’eau. Il n’y a pas d’eau courante, seul un tuyau par quartier. Les gardes pénitenciers décident du jour où il l’ouvre. Quand il est ouvert, il faut vite remplir tous les bidons.

Des bidons d'eau vides. Photo envoyée par notre Observateur. 

Parfois, pendant cinq jours d’affilée, il est impossible de laver les sanitaires, qui sont des trous à même le sol. En plus de cela, c’est aux détenus de nettoyer la fosse septique, à l’aide d’un seau. Quant aux ordures, elles s’entassent partout dans la prison.

Des ordures entassées dans la prison de Libreville. Photo envoyée par notre Observateur.

Dans les cellules, il n’y a ni fenêtre ni ventilation. Pourtant ici, il fait très chaud. La chaleur est insupportable. Nous sommes envahis par les moustiques ce qui engendre des cas de paludisme chez les détenus. D’ailleurs, il n’y a aucun suivi médical et certains sont dans un état de santé très critique. Le manque d’hygiène créé notamment des maladies de peau.

Comme on peut le voir sur les photos, les murs sont très bas et tout le monde sait que les clôtures ne sont pas électrifiées. Du coup, de nombreux prisonniers tentent de s’évader. J’ai rencontré un prisonnier qui avait tenté de s’enfuir mais qui a été rattrapé. Pour le punir, il a été placé en cellule d’isolement. Je suis allé le prendre en photo. Il passe ses journées dans une toute petite pièce, enchaîné. Il ne peut même pas se déplacer pour aller faire ses besoins. Les prisonniers qui passent par les cellules d’isolement en sortent souvent handicapés, à force d’immobilité.

Un prisonnier enchaîné dans une cellule d’isolement. Photo envoyée par notre Observateur.

Cette prison, construite en 1956 pour abriter 300 détenus en compterait en réalité près de 1 500. En 2013, le ministère de la Justice avait lancé le projet de construction d’un nouvel établissement pour faire face à la surpopulation carcérale. Contacté par France 24 au sujet de la prison de Libreville, Séraphin Moundounga, le ministre de la Justice a assuré que les travaux allaient bientôt prendre fin. Ils auraient été ralentis, selon lui, par la chute du prix du baril de pétrole au Gabon, pays pétrolier. Il a également précisé que les prisons du Gabon respectaient l’ensemble des normes internationales.

En 2014, Transparency international avait placé le Gabon au 94e rang sur 175 pays de son classement sur la corruption, avec une note de 37/100. Plus la note s’approche de 100, moins la corruption est forte.


Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet

Gabon /  Afrique